Partage des tâches : apprendre à ne pas dire merci

menage_repassagePassons sur l’introduction habituelle, mâchée et remâchée : tâches ménagères bla bla bla pas encore équitablement réparties etc progrès depuis 25 ans bla bla bla mais des efforts restent à faire etc.

Oui, les femmes en font plus que les hommes en matière de tâches domestiques et tous les articles ont déjà été écrits sur le sujet, y compris les plus saugrenus. Les forums regorgent également de discussions dans lesquelles les femmes échangent leurs astuces pour encourager leur compagnon à s’y mettre, tout en partageant leur vision (parfois surprenante) du partage des tâches.

En effet, même si les femmes souhaitent globalement que leur conjoint les « aide » à la maison, certaines semblent tout de même penser que la répartition inégalitaire des tâches domestiques est due à une sorte « d’ordre naturel » qui justifierait que l’homme soit plus à sa place dans le garage avec une perceuse pendant que la femme est bien rangée dans sa cuisine à faire du bruit avec la vaisselle.

En 2013, dans le couple hétéro, on pourrait établir trois grands types de répartition des tâches :

1. Madame se tape toutes les corvées ménagères, la logistique des gosses, les courses, les prises de rendez-vous chez le pédiatre, et le transport entre le foot et la danse : du coup elle n’a plus trop le temps de s’épiler ou de se maquiller et pas vraiment envie de se faire prendre en levrette après sa triple journée de boulot, ce qui entraînera fatalement Monsieur à baiser une de ses collègues nullipares à la touffe rasée de frais et au teint matifié par L’oréal-parce-que-je-le-vaux-bien. (Commentaires possibles suite à cette phrase : « Sérieux, c’est un cliché, tu es sexiste, les mecs sont pas comme ça ! »)

2. Madame a pris un congé parental à mi-temps parce que c’était moins coûteux pour le ménage d’amputer le plus petit salaire (et le plus petit salaire, c’est très souvent Madame, oh la la quel scoop), ce qui fait qu’elle assume la majorité des tâches à la maison, répartition logique mais qui perdurera une fois qu’elle aura repris le boulot à plein temps, sans qu’elle s’en plaigne pour autant, car en discutant avec ses collègues, elle estimera avoir beaucoup de chance, vu que son mari l’aide. (Commentaires possibles sous mon article suite à cette phrase : « Sérieux, c’est un cliché, tu es sexiste, les mecs sont pas comme ça ! »)

3. Madame et Monsieur partagent toutes les tâches de façon équitable et paritaire. Dans certains cas, cela semblera normal à leur entourage, parce que « Merde, on est en 2013, les schémas archaïques n’existent plus, nous on a toujours partagé, hein mon coeur ? ». Mais dans d’autres cas, Monsieur se fera traiter de gonzesse, et encaissera des remarques sarcastiques en rapport avec son manque de poigne, sa virilité probablement défaillante et son incompétence en matière de dressage, tandis que Madame sera accusée de porter la culotte et d’être une sacrée chieuse, et sera ironiquement félicitée pour ses compétences en matière de dressage. (Commentaires possibles suite à cette phrase : « Sérieux, c’est un cliché, tu es sexiste, les mecs sont pas comme ça ! »)

Je distribue donc de suite des cookies à tous les mecs-qui-ne-sont-pas-comme-ça, je nous félicite toutes et tous ne jamais participer à la pérennisation d’aucun système inégalitaire, et je me réjouis de vivre dans une société où le patriarcat et les conditionnements genrés ont été abolis. (Oui, je sais, je suis sexiste, les mecs sont pas comme ça et les femmes non plus. Personne. Jamais. On est toutes et tous pas responsables. De quoi que ce soit. J’en profite pour faire un petit coucou aux meufs qui font vider le lave-vaisselle à leur fille et l’ont grondée le jour où la gamine, à 4 ans, a été surprise à se tripoter la zézette, tandis qu’elles ont raconté fièrement que leur fils, ce brave petit mec bien viril, se tripotait la zézette, et d’ailleurs tu sais qu’il imite déjà bien son papa en jouant avec sa perceuse en plastique, il est trop beau-mon-fils).

Tout ça pour dire quoi ? Femmes et hommes, chacune et chacun à notre niveau, nous pouvons contribuer à la pérennisation d’un système inégalitaire si nous ne prenons pas garde aux conditionnements que nous véhiculons et transmettons à nos rejetons. Dégenrer les tâches domestiques quand on sollicite ses enfants, ce n’est pas simple (oui oui, chez nous on le fait, merci, et en interne ça fonctionne parfaitement, mais les remarques de l’extérieur valent leur pesant de blagues sexistes).

Valoriser en couple, de façon positive et active, le fait que la bite de papa ne sèchera, ne noircira ni ne tombera s’il fait la vaisselle, récure les chiottes et fait la bouffe ou passe l’aspirateur, et le fait que maman gardera ses nichons et ne provoquera pas l’effondrement de la société si elle refuse catégoriquement de repasser le moindre vêtement, ce n’est pas toujours aisé.

Le fait est que nous vivons dans une société où, à la maison et plus globalement au sein de l’espace privé, la femme « fait » (prétendument mieux) et l’homme « aide »(du mieux qu’il peut pour « soulager » sa compagne). La charge affective féminine sur les tâches ménagères, domestiques et parentales reste forte. Et même la bonne volonté individuelle des hommes qui souhaitent s’impliquer dans ces tâches est freinée par un puissant réflexe de répartition genrée.

Mettons donc à part les couples hétéros dans lesquels le partage des tâches est totalement acquis, et posons un constat pour les autres : quand l’homme aide, la société le félicite. Quand la femme récure, la société trouve ça normal. Et cette société, dont les prescriptions sont distillées à tous les niveaux collectifs et individuels, exerce une pression parfois subtile mais d’une efficacité confondante, car n’oublions pas que le partage des tâches ne relève pas seulement de la sphère privée mais également de la sphère publique.

Parmi ces conditionnements qui pérennisent l’idée que fondamentalement, les tâches domestiques seraient à la charge de la femme, il y a le fameux « merci ». Vous savez, ce « merci » plein de gratitude qui nous vient à la bouche quand on entre dans la cuisine et qu’on voit notre conjoint, souriant ou renfrogné, faire la vaisselle (ou la bouffe). Ce « merci » spontané qui tient à la fois de la politesse la plus élémentaire (quelqu’un qui rend un service est remercié, ça va de soi) et de la reconnaissance devant une faveur qu’on nous fait…

Ce « merci » est parfois précédé d’un très gentil « T’as vu, j’ai mis le linge au sèche-linge », ou « Laisse, ce soir c’est moi qui cuisine » de la part de Monsieur, phrase à laquelle il est très tentant de répondre « Oh, c’est cool, merci beaucoup ! ».

Tout le monde veut bien faire : les hommes, les femmes, toutes et tous, nous sommes pétris de bonnes intentions. Et ces « merci » qui viennent gratifier les hommes qui « aident » semblent aussi anodins que justifiés.

Et pourtant, si on inverse les rôles, ce « merci » perd tout son sens. Les femmes ne sont pas formellement remerciées à chaque préparation de repas, coup de balai, de serpillière, récurage de chiottes et de salles de bain, lavage de linge, convoyage de gamins de gymnase en anniversaire, torchage de fesses merdeuses, mouchage de nez, nettoyage de vomi, préparation de biberon et nuits morcelées.

Visualiser une femme debout devant l’évier qui dit en voyant son conjoint entrer dans la pièce : « T’as vu, je fais la vaisselle » et imaginer le conjoint la remercier avec une étincelle de gratitude dans le regard, ça semble un peu surréaliste (Commentaire possible sous l’article suite à cette phrase : « Nan mais n’importe quoi toi ! Tu te crois en 1950 ? Ma copine et moi on a toujours trouvé normal de partager toutes les tâches ! ». Donc OUI JE SAIS, toi t’es pas comme ça, moi non plus, personne n’est comme ça, 2013 est l’année de la parité, hommes et femmes ont vaincu le patriarcat et dansent nus dans les prés, je dois fabuler. Pardon).

Dire « merci » à un homme qui « aide », ça a l’air gentil, mais ça ne fait qu’entériner l’idée selon laquelle il nous ferait une faveur en « aidant ». Apprendre à ne pas dire « merci » est donc le meilleur moyen de faire avancer les choses vers une égalité de fait et de principe. C’est dur. J’en témoigne. Je me suis sentie très ingrate quand j’ai cessé de dire merci. Il m’a fallu apprendre à dompter ma reconnaissance, et me reconditionner pour bien intégrer que le partage des tâches n’était pas une faveur qu’on m’accordait, et que mon conjoint n’était pas en train de « m’aider » mais en train d’appliquer un principe d’équité.

De la même façon qu’il est difficile au départ, quand on est conditionnée, d’aller se coucher en laissant le bordel si personne n’a eu l’idée de le ranger, et de ne jamais aller chercher le linge sale dans la chambre des enfants dès qu’ils sont en âge de le mettre eux-même dans le panier, il est difficile d’apprendre à ne pas dire merci.

Mais faire disparaître le « merci » de son couple en matière de partage des tâches est un service rendu à tout le monde : tout d’abord, cela permet aux femmes de lutter contre leurs propres conditionnements. Ensuite, cela amène les hommes à considérer ce qu’ils font comme normal, sans recevoir de gratification particulière. Ni médaille ni remerciement, la tâche domestique effectuée comme un dû à la cellule familiale, et considérée par tout le monde comme une évidence : n’est-ce pas ainsi qu’on voit le travail domestique effectué chaque jour par les femmes ?

Il ne s’agit pas d’une leçon faite aux hommes par les femmes, mais d’une leçon prise par les femmes comme par les hommes. La gratitude n’a pas sa place dans le partage des tâches. Remercier un homme comme s’il rendait un service, c’est le conforter dans l’idée qu’il fait quelque chose qui normalement ne relève pas de ses attributions « naturelles ». C’est lui confirmer qu’en « participant » il « décharge » sa compagne pour lui faire plaisir, pour se rendre utile, pour venir en « renfort ». Partager les tâches domestiques n’est pas un « cadeau » fait aux femmes, mais un pas indispensable vers l’égalité.