Féminismes jargonnants, militantisme désincarné, aveuglement, femmes oubliées

Dans les milieux féministes un peu « avertis », l’utilisation d’un langage jargonnesque est courant. Comme dans presque tous les milieux professionnels, militants et/ou associatifs. Est-ce bien ou mal, je n’en ai aucune idée, c’est simplement un état de fait. Moi je ne vois pas où est le souci, en interne : à partir du moment où tout le monde se comprend…

En ce qui concerne les féminismes, beaucoup de mots couramment utilisés par les militantes sont d’origine anglo-saxonne. À titre personnel, je ne vois toujours pas où est le problème. C’est pareil dans beaucoup d’autres domaines (l’informatique, la recherche scientifique, etc etc) ; et si on est entre gens qui maîtrisent ces termes, il n’y a pas de mal à les utiliser.

D’autre part, il y a des temps et des lieux pour tout : il y a les moments où il est essentiel, utile et constructif de débattre entre militantes et théoriciennes, pour échanger des idées, réfléchir globalement aux choses, étudier et mettre en place des plans d’action, des stratégies, etc. Et il y a les moments où tout ce « savoir », qui fait des militantes averties des « sachantes », doit (oui, DOIT) être mis à la portée des femmes non sensibilisées, non encore « averties », non familiarisées avec tout ce qui pour elles sera du charabia totalement déconnecté de leur vie, de leurs oppressions (donc là, par exemple, vu les termes que j’utilise et vais utiliser, il est clair que mon texte s’adresse à des militantes averties, que je me place clairement dans un de ces moments où je pose des choses qui s’adressent aux « sachantes », et que je vais principalement le diffuser sur Twitter, dans un environnement précis. Sauf que je n’aurai pas l’hypocrisie de faire croire que j’ouvre un débat ou que je souhaite un échange, puisque je me contente de dire tout net ce que je pense, pour la 35ème fois environ, et que je ne vais pas feindre de ne pas croire que j’ai totalement raison. Puisque sur ce point j’ai totalement raison).

Donc le jargon et les mots compliqués. OK. Il existe, il est utilisé entre initiées, pas de souci. Là où ça me gave, c’est :

1 – quand le jargon devient un mécanisme d’exclusion parce que les militantes considèrent que tout le monde pige ce qu’elles disent même en dehors du « cercle » initié, et qu’elles ne prennent pas la peine de vulgariser (oui, elles doivent le faire).

2 – quand les militantes croient que pour rendre le jargon accessible il faut passer des plombes à réfléchir à une « traduction » parfaite, en oubliant qu’expliquer est la base de la compréhension, et que c’est à portée de n’importe quelle militante qui a elle-même maîtrisé ces choses et prétend amener les féminismes jusqu’aux femmes qui en ont besoin.

3 – quand pendant ce temps tout le monde oublie que l’origine anglo-saxonne des mots ou leur complexité en français (« injonctions patriarcales », « culture du viol ») n’est pas forcément un souci pour peu qu’on prenne la peine de les expliquer quand on s’adresse à des gens non familiarisés au jargon.

4 – quand les militantes refusent d’entendre que le féminisme a tout à gagner à être ce qu’on appelle au Planning Familial un « mouvement d’éducation populaire », ce terme recouvrant le souci constant, permanent et très très concret de coller au terrain. De partir du terrain pour en dégager des actions qui seront appliquées au terrain. Et non de partir de concepts qui vont être « plaqués » sur un terrain pas toujours adapté.

Au vu de tout ça, je vous balance ma solution en 5 étapes (vous fatiguez pas, elle est efficace et fait quotidiennement ses preuves, à la fois individuellement et collectivement, sans oublier les mouvements de fond que ça permet d’initier dans un groupe socio-culturel avec lequel on pratique ça sans relâche) :

1 – Militantes sachantes, arrêtes de vous branler le cerveau et d’astiquer amoureusement les concepts : ils sont super cool et très utiles, mais maintenant que vous les avez parfaitement intégrés, faites-en quelque chose de concret avec des femmes qui ne demanderaient pas mieux (même si elles ne le savent pas encore, et ça pourrait changer grâce à vous) que de profiter de tout cela au quotidien, afin d’être progressivement de mieux en mieux armées pour identifier, décortiquer et déconstruire si elles le peuvent et dans la mesure de leurs possibilités matérielles et relationnelles les oppressions partriarcales et splaining, shaming, checking de privilèges et limitations associées. La révolution féministe passera par le partage concret du savoir et par l’armement progressif contre le patriarcat des femmes, de toutes les femmes. Mais genre toutes, TOUTES, vous voyez. C’est sûr que c’est moins facile que de tweeter avec des hashtags, que c’est un boulot d’acharnée, qu’il faut y mettre de l’énergie, de l’abnégation (parce que là on ne bosse pas pour se faire mousser auprès d’un cercle d’initiées, on fait vraiment ça pour faire avancer la lutte et pour les femmes), que c’est usant, fatiguant et moins immédiatement « gratifiant » que de voir 500 personnes s’extasier dans l’internet sur sa production du jour, mais c’est nécessaire. En gros, « c’est un sale boulot, mais il faut bien que quelqu’un le fasse ». Et c’est VOTRE (mon, notre…) boulot. Y a pas à tortiller du cul, il faut le faire.

2 – Militantes sachantes (ouais vazy moi aussi jfais de l’anaphore à 5 centimes), revenez aux fondamentaux du militantisme de terrain : propagande par le fait, actions accessibles, et surtout pédagogie. Vous avez les moyens logistiques, intellectuels et matériels de le faire. L’action ouèbe deux points zéro en est le parfait complément. Les deux s’articulent.

3 – Ne perdez pas de temps à « bosser » sur des traductions de termes incompréhensibles : pendant que vous faites ça, vous ne militez pas. Et si vous croyez que faire ça vous permettra ensuite d’optimiser votre militantisme, vous êtes dans l’aveuglement socio-culturel (oh bah oui hein, vous scandalisez pas, évidemment que je vous juge ; et vous conviendrez que c’est bien peu de choses, surtout formulé comme ça, comparé aux insultes suintantes et désœuvrées que vous déversez quotidiennement sur les réseaux pour tailler des vestes sur-mesure aux militantes qui n’ont pas eu la servilité de cirer vos pompes). Donc : expliquez tout simplement ces termes. Aux femmes. Une fois que ce sera fait, elles sauront de quoi il s’agit, et hop, problème réglé. Alors c’est sûr, mettre les mains dans le cambouis et servir une vraie explication concrète, c’est moins branlatoire pour l’ego que de faire du comité de pilotage ou du groupe de travail, mais c’est concrètement bien plus efficace. Exemple : « Le slutshaming ? Ben en anglais, slut ça veut dire salope, et shaming c’est foutre la honte. Le slutshaming, c’est le fait de dénigrer et faire honte à une femme parce qu’elle s’habille ou se comporte d’une façon qui va la faire passer pour une salope aux yeux des gens… Hommes et femmes hein. Les gens, du coup, ils vont estimer par exemple qu’une femme qui porte une jupe très courte, un top très décolleté, qui boit de l’alcool à des fêtes, qui couche, c’est une salope, et que comme c’est une salope, elle vaut moins qu’une femme qui n’est pas une salope, à leurs yeux. Et ça, ça amène souvent à penser que si la femme « salope » est agressée, violée, insultée, ce sera de sa faute. Ou normal. Alors que ça, on ne le reproche jamais à un homme, qui peut s’habiller comme il veut et faire ce qu’il veut. » Temps de l’explication : quelques minutes à peine. Efficace avec une personne isolée ou dans un groupe. C’est du militantisme de base. De la pédagogie de base. Après ça, le mot « slutshaming » pourra être utilisé tranquillou. Si vous voulez mettre en place des groupes de travail, attaquez-vous donc au problème de vulgarisation et à l’oubli de l’axe de classe dans les milieux féministes militants. Certaines gagneraient beaucoup à redescendre un peu de leur perchoir socio-culturel ouaté. Et à se repolitiser : la dépolitisation est un drame dans le militantisme, qui préfère faire joujou avec des références culturelles en juxtaposant les individus plutôt que de politiser les actions indépendamment des identités personnelles (et des egos chiffonnés) pour agir en vrai groupe militant.

4 – Re(prenez) conscience de l’endroit d’où vous parlez. Tout le monde ne passe pas ses journées sur le web, tout le monde n’a pas Bac+5, tout le monde n’a pas l’énergie, après sa journée de travail (souvent épuisante physiquement et moralement) de « chercher », de « s’instruire », tout le monde n’est pas familier de ce que nous brassons non stop, et beaucoup (BEAUCOUP) de femmes sont hors de cet univers 2.0 qui nous est devenu, au fil des années, si familier qu’on finit par voir la société toute entière à travers le prisme du web et de la maîtrise de certains outils et éléments de langage. C’est sûr qu’expliquer demande du temps et de l’énergie, mais c’est à vous, sachantes, qu’il appartient d’apporter les féminismes aux femmes, et là on n’est pas en train d’exiger des féministes qu’elles montrent de la bienveillance envers un ennemi… On leur demande juste de condescendre à mettre à la portée de leurs alliées, de leur soeurs (TOUTES) des outils et d’instaurer une vraie communauté, une solidarité, une force collective qui rendra les féminismes plus forts, et les femmes moins victimes. On demande aux féministes d’aller concrètement vers ces femmes avec qui et pour qui elles prétendent militer. Retenues en otage par les sachantes, les armes de lutte ne serviront pas à grand-chose.

5 – Rappelez-vous que tout n’a pas besoin d’être diffusé sur le ouèbe deux points zéro pour exister et être validé. Le militantisme peut parfois se passer d’internet. Internet est un terrain parmi d’autres. J’ai une admiration sans bornes pour ces femmes qui savent (et elles sont rares dans le ouèbe deux points zéro) aussi bien mener des initiatives via Twitter/le web et faire bouger les choses sur le plan médiatique, relayer des infos, y compris sur des thématiques qui ne les touchent pas directement, que donner de leur personne, de leur temps, de leur énergie et de leur empathie pour sortir apporter leur aide à des gens. Elles mettent les mains dans le cambouis. Avec de l’aide administrative, un accompagnement, de la nourriture parfois, oui, même ça.

Si vous trouvez que je suis une sacrée donneuse de leçons, vous avez entièrement raison. Mais je sais d’où je les donne, ces leçons-là, et je suis parfaitement à l’aise avec ça.

Les féminismes virtuels manquent méchamment de remise en question, et débordent inutilement de masturbation intellectuelle très orientée CSP+. Et le ouèbe 2.0, s’il est utile, constitue souvent pour le militantisme une prison idéologique totalement contre-productive. L’enfermement, ce n’est jamais bénéfique, y compris pour de très bonnes idées. C’est tout de même suprêmement ironique de constater que les féminismes connectés (à internet) sont de plus en plus déconnectés (des femmes).

Voilà, je retourne travailler, astiquez-vous là-dessus ou pas, au moins c’est posé, faites-en ce que vous voulez.