Toucher vaginal sous anesthésie : pardon aux praticien.ne.s, nous sommes évidemment des tordues qui fantasmons sur le viol

Cher.e Clan des 7, et plus globalement, cher.e.s soignant.e.s,

Avant toute chose, merci à vous. Merci pour les années d’études que vous vous cognez, souvent au détriment de vos heures de sommeil et de votre confort de vie, merci d’avoir choisi de devenir des soignant.e.s. Merci également de croire assez en cette mission pour y mettre toutes vos forces et votre énergie. J’ai pour les métiers que vous exercez ou exercerez tout le respect du aux engagements professionnels qui exigent en plus de connaissances techniques une certaine implication sur le plan humain et émotionnel.

J’ai 41 ans, j’ai souvent été malade, j’ai souvent été opérée, et j’ai donc souvent été anesthésiée. J’ai également été enceinte (parfois trop à mon goût), et je suis devenue mère. J’ai aussi, pour tous les soins et interventions nécessitant une prise en charge hospitalière, choisi d’être soignée en CHU, y compris pour mes accouchements et mon avortement : là où je vis, cliniques privées ou PSPH (enfin ESPIC depuis 2009) pullulent, mais bon, moi je me fais soigner en CHU, c’est comme ça.

De nombreux médecins, sages-femmes et étudiant.e.s ont donc pratiqué sur moi des touchers vaginaux : d’une part les touchers vaginaux requis par ma prise en charge, d’autre part ceux qui ont été pratiqués, avec mon consentement, par les étudiant.e.s présents lors des examens. J’avoue que j’ai été un peu surprise, 24 heures après mon premier accouchement, d’entendre la personne penchée sur moi me demander en désignant les 4 étudiant.e.s qui se tenaient timidement debout dans la salle d’examen, un peu en retrait, si j’étais d’accord pour qu’ils regardent et éventuellement procèdent aussi à l’examen, « pour apprendre, vous comprenez ». Toute personne ayant déjà vu un sexe féminin 24 heures après un accouchement par voie basse saisira à quel point il peut être compliqué de se trouver ainsi, vulnérable, dénudée, la vulve béante et ensanglantée devant 4 paires d’yeux hypnotisés (et visiblement pas encore assez familiers de ce genre de visions pour parvenir à dissimuler totalement leur incrédulité, ce qui est bien compréhensible), physiquement affaiblie, du sang coulant jusque dans le sillon fessier sur le papier couvrant la table d’examen et les cuisses, levées haut vers les étriers, encore tremblantes du marathon de la veille. J’ai pourtant dit oui. Oui pour qu’ils regardent et oui pour qu’ils participent. Je ne voyais là rien de déplacé, ces étudiant.e.s étaient ici pour apprendre, et on m’a demandé si j’étais d’accord. Idem pendant l’accouchement. L’étudiante sage-femme a systématiquement pratiqué les touchers vaginaux à la suite de la sage-femme, avec mon consentement. Certaines femmes refusent, certaines femmes acceptent. Cela dépend de beaucoup de choses et notamment de l’état physique et émotionnel de la patiente au moment de la demande.

Cher.e clan des 7 (et plus largement cher.e.s soignant.e.s qui défendez la pratique du toucher vaginal d’entraînement au bloc, sur patientes anesthésiées), je vais essayer de ne pas trop m’énerver sur le petit clin d’œil que vous avez inséré dans la réécriture de l’url de votre billet (bien que l’expression « esprit tordu » m’interpelle sincèrement), et de me concentrer sur le fond du propos. Car vos arguments, ainsi que d’autres exposés ces derniers jours en faveur de cette pratique dans divers médias, sites et blogs, me posent vraiment problème. Je vous explique pourquoi je me permets cet outrage à la blouse :

– Les formulaires de consentement éclairé que nous, patient.e.s, signons en amont d’une intervention chirurgicale, ne concernent, dans le cadre des risques encourus et du consentement aux soins, que les gestes médicaux et/ou chirurgicaux destinés à préserver notre santé et notre vie lors de cette intervention. Prétendre d’une part que nous contestons ce consentement-là et prétendre d’autre part que ce consentement inclut des gestes d’entraînement (qui pourraient parfaitement être pratiqués sur une patiente éveillée et consentante) n’est pas correct, et constitue une liberté pour le moins fantaisiste prise avec la portée de notre signature et le contenu des formulaires. Non, ce contenu n’inclut pas les gestes d’entraînement mais uniquement les gestes médicaux et/ou chirurgicaux prévus en amont de l’intervention et ceux, non prévus, qui pourraient être rendus nécessaires pour la prise en charge médicale et/ou chirurgicale suite à des éléments imprévus découverts par le.s praticien.ne.s en cours d’intervention.

– Les gestes d’entraînement médical ne sont pas tous à mettre sur le même plan : si,  par exemple, montrer et faire toucher une rate, une vésicule biliaire, un poumon ou un cœur vivants pour que les étudiant.e.s apprennent, voient et touchent ces organes autrement que sur un cadavre ne peut effectivement être fait lorsque les patient.e.s sont éveillé.e.s, il n’en va pas de même pour le toucher vaginal. Et si dans le cas de la rate, de la vésicule, du poumon ou du cœur l’observation et le toucher ne sont possibles que lorsque les patient.e.s sont endormis, je ne vois pas le mal qu’il y peut y avoir (en dehors de nuire un peu au confort du corps médical et à la vitesse d’apprentissage en cas de refus) à informer le patient de la présence, plus ou moins active, d’étudiant.e.s qui pourront être amené.e.s à toucher leurs organes au-delà de la prise en charge chirurgicale même. OH MON DIEU, désolée, je suis allée trop loin, respirez bien à fond dans un sac en papier, chères blouses offusquées, ça va passer ! Je plaisantais, je vous promets, oh la la, j’en vois un qui est tombé dans les pommes, merci de le ramasser et de le sortir de là, il me déconcentre. Ne paniquez pas hein, personne ne va vous obliger à demander le consentement des patient.e.s pour faire palper des organes par des étudiant.e.s, voyons… Où irait la toute-puissance de la médecine si on se mettait à demander la permission aux gens pour pratiquer des gestes supplémentaires et non nécessaires sur le plan médical ?

– Les arguments anatomiques concernant notamment la détente musculaire propice à une meilleure exploration/information sur une patiente anesthésiée (« Il vaut mieux qu’elles ne se souviennent de rien, et comme ça on ne leur fait pas mal »), les explications assurant que tout est fait en transparence et dans le respect des patientes, le « il faut bien que les étudiant.e.s apprennent » apparaissent comme de vilaines tentatives de noyer le poisson, puisque le but est toujours d’éviter de demander à la patiente son consentement. Parce que le consentement des femmes, c’est un peu emmerdant ; et le commentaire de Carole Burillon, doyenne de faculté interviewée par les Inrocks, est assez flamboyant, dans la catégorie justifications merdeuses : “On pourrait effectivement demander à chaque personne l’accord pour avoir un toucher vaginal de plus mais j’ai peur qu’à ce moment-là, les patientes refusent.” Ah ben oui, dans ce cas,, mieux vaut ne pas demander et y aller en douce. Je saurai m’en souvenir la prochaine fois que j’aurai besoin de faire un truc qui implique de demander la permission de quelqu’un. Pour autant, la crainte de voir les patientes refuser un toucher vaginal que j’appellerai « d’entraînement » (sans aucune connotation péjorative dans le terme) ne constitue pas une excuse pour les pratiquer sans leur consentement. Il n’y pas une si terrible pénurie de vagins consentants dans les CHU, vous savez. Ah non, vous ne savez pas, puisque vous ne demandez pas. Mais je vous assure, si on demandait à toutes les patientes présentes en CHU la permission de pratiquer un toucher vaginal supplémentaire en plus de celui prévu par leur prise en charge médicale ou chirurgicale, il n’y aurait pas assez de doigts d’étudiant.e.s pour procéder à tous les touchers vaginaux consentis. À moins que bien sûr vous ne vous sentiez obligé.e.s de nous anesthésier pour éviter de vous faire mordre par nos vagina dentata… Là aussi je vous rassure : c’est un mythe. Nos vagins n’ont pas de dents (enfin sauf ceux des féministes évidemment, et si vous me filez votre numéro de portable je vous envoie une petite photo de mes incisives de chatte quand vous voulez).

– Nous autres, personnes dotées d’un vagin, ne sommes pas des abruties : nous ne « fantasmons » pas sur des « médecins pervers qui feraient la queue » pour pratiquer des TV sous AG, comme vous le prétendez. Nous contestons simplement une pratique précise, dont les motivations sont présentées de façon biaisée par la partie du corps médical qui la défend, et dont les modalités posent de nombreux problèmes, au niveau éthique et pénal notamment. Cette pratique s’inscrivant dans un mouvement plus global de refus croissant par les femmes de voir leur corps instrumentalisé et inutilement malmené par des praticien.ne.s qui semblent avoir du mal à interroger le bien-fondé de certains automatismes, automatismes liés non seulement à une conscience aiguë de leur autorité morale et médicale (soigneusement entretenue par l’enseignement dispensé en fac de médecine et consolidée ensuite, notamment lors de l’internat) mais également à un sentiment exacerbé de leur droit à nous empêcher de libérer enfin notre parole (sentiment tout autant alimenté au cours des années d’études des futur.e.s praticien.ne.s, comme le montre votre billet, cher Clan des 7), après des siècles de silence parfaitement intériorisé et considéré par nous-mêmes comme normal, il est bien compréhensible que ces dernières années, le réveil soit un peu rude pour le corps médical.

– Nous sommes en mesure de consentir à des gestes médicaux, chirurgicaux, ET à des gestes entrant dans le cadre de l’apprentissage des futures praticien.ne.s qui veilleront sur notre santé et nous sauveront peut-être la vie un jour. Nous ne sommes pas idiotes. Notre souhait n’est pas d’empêcher les étudiant.e.s d’apprendre leur métier. Les aider à acquérir les connaissances nécessaire à leur future pratique professionnelle est essentiel pour eux et pour nous. Mais nous revendiquons le droit d’exiger que notre consentement soit sollicité avant tout geste d’ordre médical ou chirurgical qui dépasserait notre prise en charge immédiate.

– Les raisons pour lesquelles les praticien.ne.s qui défendent des pratiques posant problème et apparemment non liées entre elles mais procédant pourtant d’un même refus de remise en question, telles que les TV sous AG, l’examen gynécologique en décubitus dorsal, l’utilisation systématique de la pince de Pozzi pour la pose d’un DIU, le déshabillage complet et donc la nudité intégrale pour la palpation des seins et le frottis, la prescription quasi-systématique de la pilule aux adolescentes, le refus de la prescrire pour un an, l’exigence d’examens sanguins, les frottis trop fréquents, se résument en un mot : le confort. Confort mental des praticien.ne.s, confort de l’habitude non interrogée, confort financier parfois, mais confort toujours. Car oui, on peut examiner en décubitus latéral, on peut même poser un DIU en décubitus latéral, on peut (on doit !) informer loyalement la patiente des choix contraceptifs qui s’offrent à elle, on peut souvent poser un DIU sans la pince de Pozzi, on peut laisser la patiente enlever le haut, puis le remettre, et enlever ensuite le bas, on peut prescrire la pilule pour un an, on peut insérer un DIU dans l’utérus d’une jeune femme de 17 ans, et on peut globalement interroger sa pratique professionnelle au quotidien. Y compris en s’abstenant d’utiliser le conditionnel, subtilement décrédibilisant, ou les formules de type « À en croire Machine, on pratiquerait tel ou tel truc », pour évoquer des faits avérés (conditionnel également employé par certain.e.s journalistes, mais c’est un autre débat).

Et on peut demander à une patiente si elle accepte des touchers vaginaux supplémentaires, y compris une fois qu’elle sera sous anesthésié générale (si toutefois cela présente réellement un intérêt pédagogique) pour que les étudiant.e.s apprennent leur futur métier. On peut faire tout cela sans pour autant hurler à l’accusation de perversité, au fantasme du viol, et sans discréditer les patientes qui, bien qu’ayant l’outrecuidance d’exiger qu’on respecte leur corps, sont tout à fait disposées à vous soutenir dans le processus d’apprentissage qui est le vôtre, processus nécessitant que vous insériez vos doigts dans notre vagin.

Mais sincèrement, vous n’avez pas besoin de nous anesthésier pour ça. Nous sommes capables d’encaisser, à partir du moment où nous avons librement consenti, vos hésitations, votre inexpérience avec tout ce qu’elle implique, et les explications prosaïques de votre tuteur ou tutrice. Et si le deuxième toucher vaginal se révèle désagréable, ce qui peut arriver s’il est pratiqué avec une certaine maladresse ou brusquerie (tout s’apprend), et si nous sommes un peu crispées en vous sentant tâtonner, et en écoutant votre tuteur ou tutrice vous dire : « Tu sens, là ? Normalement tu dois toucher le… », sachez que c’est justement à ce moment-là que vous apprendrez, en plus de la technique pure vous permettant d’explorer, de localiser et de diagnostiquer, l’autre qualité essentielle d’un toucher vaginal bien réalisé : ne pas faire mal à la patiente. Grâce à notre consentement éclairé, vous gagnerez en doigté pour l’avenir ce que vous perdrez en détente musculaire de notre part.