Féministe. Le prix à payer.

Imaginez un groupe de gens : vous pouvez choisir n’importe quel contexte socio-culturel, professionnel ou personnel, ça marche à tous les coups.

Imaginez donc à votre guise une manif, un milieu engagé, un collectif, un repas de famille, un groupe de collègues, de potes, des couples, des forums, un réseau social, une association,  des blogs, une émission de télé, de radio, une bouffe ou un apéro entre amis, bref des assemblées diverses, officielles ou non, IRL ou virtuelles.

Visualisez une femme ou plusieurs dans ce groupe donné. Vous y êtes ? ok. Maintenant, visualisez-la dans quatre situations précises de prise de parole, que cette parole soit orale et physiquement adressée au groupe ou écrite et mise en ligne face à ce groupe :
– Elle est en train de contrer un argument sexiste/misogyne
– Elle défend un argument féministe
– En tant que féministe elle dénonce quelque chose
– Elle dit simplement « Je suis féministe ».

Le féminisme en milieu militant ? Ta gueule, connasse

Ce n’est plus une femme : c’est une emmerdeuse. Elle n’est pas drôle (ou ne l’est plus). Elle est « lourde ». Elle est hystérique. Elle a besoin d’un bon coup de bite. Elle saoule. Sérieux, elle saoule, quoi.

Pour briser les codes sociaux, pour dénoncer les violences, les discriminations, les fonctionnements patriarcaux, le sexisme, les silenciations diverses, les légitimations de comportements oppressifs, quels qu’ils soient, il faut avoir du courage. Nous ne devrions jamais être gênées de le dire, sans qu’il soit pour autant question de nous décerner des médailles, et toute personne qui a un jour élevé la voix contre un ordre établi sait de quoi je parle, même si parmi ces gens qui savent de quoi je parle, nos camarades virils refusent toujours, en 2015, d’intégrer les enjeux féministes à leurs luttes.

Briser les codes (sur tous les terrains de luttes, loin du clavier, sur le web, au boulot, en famille, en collectif, en association) demande de la volonté, du cran, un mental d’acier, et de l’endurance. Ouais M’sieur : on nous prend pour des emmerdeuses, mais nous sommes des marathoniennes. Et en plus, nous courons sous vos jets de pierres.

Car si nous sommes habituées à en prendre plein la gueule en dehors des cercles dits « militants », il est assez sidérant de constater que, systématiquement, le déni le plus véhément vient de nos propres rangs. C’est en interne qu’on prend cher, et c’est aux mecs qu’on le doit. Ce qui est tout de même assez surréaliste.

Alors les gars, et oui, surtout vous, les prétendus militants vertueux, les mecs super à gauche de la gauche de la gauche, vous les figures respectées, vous qui avez tant accompli, tant combattu, vous qui d’une phrase pensez tenir en laisse les chiens de garde du patriarcat pour qu’ils nous mordent dès que nous, pauvres connes, nous nous exprimons en tant que féministes, vous n’avez pas la moindre idée de ce qu’est réellement le féminisme, ou de l’importance que devrait avoir le féminisme dans la société et dans les si vertueuses luttes que vous menez. Vous êtes aveugles. Et ça vous rend bêtes. Ça vous rend même violents.

Ça fait de vous des imbéciles qui préférez penser en meute offusquée plutôt que d’utiliser votre cerveau pour questionner vos fonctionnements et vos raisonnements datés. Habitués que vous êtes à penser en clans de potes, en pour ou contre, en maîtres des lieux, vous avez oublié de réfléchir à un monde qui évolue en dépit de vos privilèges, avec des femmes qui ne se taisent plus.

Nous pourrions nous battre ensemble, mais plutôt que de penser les violences, la discrimination, le sexisme et le patriarcat, plutôt que d’oser questionner vos propres cautions apportées à ce système que vous prétendez combattre, vous nous obligez à lutter contre vous. Il vous semble bien plus logique de considérer chaque remise en question comme une bataille de clans à gagner coûte que coûte, que de vous mettre à réfléchir un peu.

Et quand au final nous jetons l’éponge, quittant l’arène où vous pensez triompher en vase clos, vous croyez encore avoir gain de cause, puisque c’est entre hommes qu’on vous laisse, une fois de plus aux commandes ou croyant l’être, vous gargarisant des dérives sectaires de ces meufs qui ne comprennent rien et qui ne savent pas lire.

Ces fouteuses de merde qui ne veulent pas se taire

Être féministe, c’est aussi l’assurance de passer pour une affabulatriceune hystérique, une conne, une pouffiasse, une mal baisée, une emmerdeuse, une fille qui n’a pas d’humour, une mauvaise mère, une mauvaise épouse, une mauvaise travailleuse, une personne « pas corpo », une femme qui lutte contre son propre camp, une empêcheuse de régner en rond, quelqu’un qui ne « comprend pas les enjeux », qui est « dans l’émotion », qui « devrait arrêter », qui « exagère », qui « voit le mal partout », qui « veut se rendre intéressante », qui « cherche la merde », qui a « mal lu », qui mène « une chasse aux sorcières« .

C’est remettre cent fois son ouvrage sur le métier en sachant parfaitement que viendront, à chaque fois et très très vite, les insultes, les menaces, le discrédit, l’incompréhension, le mépris, les moqueries, le rejet, la violence et la hargne. Ça fait 6 ans que je suis régulièrement menacée de tout un tas de choses, j’en fais froidement et régulièrement état, ma famille le sait, mes amis le savent, les gens qui me lisent le savent, et je sais que la plupart des féministes qui « publient » en sont au même point que moi ; pour nous c’est devenu une sorte d’épouvantable routine, un dommage collatéral, un truc qui nous pousse à estimer que l’on doit « faire avec », et on le gère de notre mieux, même si parfois on n’est pas vraiment rassurées, au point de demander en douce aux mecs en qui on a confiance si cette fois, on ne risquerait pas vraiment de se faire casser la gueule.

Hélas, pour certains, il est honteux que nous osions le dire. Quand ils découvrent ce genre de choses, cela les dérange qu’on en parle, et ils affectent de croire que pour nous c’est un scoop, qu’on dramatise à dessein, quand ils daignent nous croire. Mais la plupart du temps, ils préfèrent considérer cela comme une vaste blague, ou une scandaleuse façon de faire sa maligne, voire une arme infamante, pointée contre leur tempe immaculée, ce qui fait de nous les fautives immédiates, les malveillantes ennemies. Peut-être devrions-nous rougir de ce que nous prenons dans la gueule, et avoir honte de payer, de cette façon-là aussi, le prix de notre engagement ?

La facture du féminisme

Être féministe, ça exige qu’on soit à même d’assumer le regard des autres, très majoritairement négatif. Oui, négatif. Le soutien militant en interne (et là je parle uniquement du milieu féministe « féminin », puisque les autres cercles militants, majoritairement masculins, nous marchent allègrement sur la gueule) ne compense pas la violence du rejet global.

De facto, je milite au quotidien depuis 20 ans, IRL mais en utilisant également le web (depuis 2008) comme terrain de lutte supplémentaire. Il est un peu compliqué de faire comprendre aux gens qui s’en foutent tout ce que ça implique en termes de prises de consciences progressives, de violence relationnelle, de railleries, d’exclusion, de pénalisations professionnelles et relationnelles. Il est compliqué de faire réellement comprendre le prix à payer, tout au long de sa vie, avec le sourire et sans jamais renoncer, quand on ose se dire féministe et agir en tant que telle.

Le prix à payer, il est là, partout, tout le temps, dès qu’on ouvre sa grande gueule de sale féministe : il est dans chaque job qu’on n’a pas obtenu, ou qu’on a fini par perdre, parce qu’on a refusé de cautionner la discrimination sexiste, dans chaque ami.e qui nous tourne le dos parce qu’on a refusé de se taire, dans chacun de ces moments douloureux où on est accusée de créer des tensions entre « des gens qui n’avaient JAMAIS eu de conflits avant qu’on arrive et qu’on foute la merde », dans chaque accusation cherchant à nous faire honte d’avoir osé parler de ce qu’on encaisse, comme si nous étions coupables de la violence qu’on nous inflige, coupables du bordel que ça provoque quand on l’évoque à voix haute, et dans chaque porte qui se ferme parce qu’on a pas voulu respecter l’omertà en vigueur dans certains milieux.

Le prix à payer, il nous gifle à chaque fois qu’on est féministe, à chaque minute de notre vie de sale féministe, parce que chacun de nos actes a des conséquences et que nous autres, pauvres gourdes militantes, nous l’avons appris très tôt, quand pour les chiens de garde bien couillus du patriarcat, c’est une découverte inattendue, qu’ils ont encore le culot de prendre pour une attaque personnelle : toi, femme féministe, tu subis des trucs ? Mais c’est dégueulasse d’en parler, tu diffames !

1.1

Oser dire qu’on reçoit (comme toujours) des menaces = diffamer. Comme toujours. Les gars <3

Que la force soit avec nous : marche ou crève

Briser les codes, lutter, militer au quotidien, ça demande aussi de la force. Celle d’accepter que notre entourage proche, notre famille, nos collègues, nos enfants, nos amis, et nos compagnons de luttes surtout, ne comprennent pas ce qui nous pousse à refuser de nous taire, et ce qui fait de nous une personne aussi « chiante » et « pénible ». Les uns se contentent de nous détester, d’autres râlent, mais ceux qui ont le pouvoir de le faire nous punissent. Sans aucune hésitation. Le monde professionnel en est un parfait exemple. Le monde militant où les mecs tiennent les manettes vient juste derrière, en bonne seconde place.

Mais militer en tant que féministe ça exige surtout, à l’intérieur de soi, une solidité à toute épreuve, et le courage de ne pas reculer, même devant le chagrin de perdre l’estime de gens qui nous appréciaient avant de nous découvrir si tragiquement féministes et capables d’agir en féministes. Ça exige l’audace de l’indifférence absolue à l’opinion d’autrui, tout en étant capable d’aller interpeler cette opinion rétive au changement.

Être féministe n’est pas une posture passive, c’est poser des actes quotidiens dont on va très vite recevoir la facture, au détriment de la récompense sociale que constitue l’approbation des autres.

Car briser les codes, c’est renoncer définitivement à chercher cette approbation, et accepter une fois pour toutes qu’il faut en avoir bien fini avec la démarche de réassurance narcissique, car elle ne viendra jamais du militantisme féministe.

Celle ou celui qui vous affirme que militer est une forme de narcissisme est probablement quelqu’un qui se contente de s’écouter parler face à une assemblée préalablement acquise à sa cause et à sa petite personne, quelqu’un qui n’a jamais retroussé ses manches pour aller s’exprimer et lutter dans le vrai monde, celui qui n’est ni réceptif ni bien disposé à l’égard de l’égalité totale (ou, comme le prétendent nos détracteurs, du totalitarisme égalitaire).

La peur et le jugement : à la poubelle depuis longtemps

Être féministe, c’est donc ne pas avoir peur. Ni d’être seule, ni d’être plusieurs, ni d’être avec, ni d’être contre, ni d’être trop, ou pas assez, ou pas correctement.

C’est refuser d’agir en fonction du droit des autres à nous prescrire la signification symbolique de nos actes. C’est s’affranchir de leur regard et en être triste parfois, mais surtout plus sereine, plus forte, plus égale en somme, même sous un déluge de haine.

J’accueille aujourd’hui cette haine avec une indifférence si totale que j’ai presque du mal à me souvenir de ce que je ressentais, il y a encore 5 ans, quand on me promettait de me saigner comme une truie, de buter mes gosses et de me violer parce que c’était tout ce que je « méritais ».

Quand après une intervention publique je recevais des mails orduriers. Quand en me pointant dans une pièce tout le monde se taisait avant de me tourner le dos, parce que j’avais « entraîné » les « bonnes femmes » à se révolter et qu’avec mes après-midis gâteaux je leur avais mis « des idées à la con dans la tête ». Quand suite à un article on m’insultait copieusement. Quand ma famille me regardait avec horreur parce que j’avais repris mes études en laissant à mon mari le soin de s’occuper de nos enfants pendant que j’étais à la fac, après une journée/semaine de boulot. Quand certains de mes amis ont préféré se détourner de moi parce que j’étais devenue « pas marrante ».

Aujourd’hui tout cela me laisse froide. On me traite toujours de grosse pute, de salope, de pourriture, de connasse, de mal baisée, on se demande d’où je sors et quels sont mes noirs desseins, on me menace toujours de viol et à chaque fois qu’une bande d’excité.e.s retombe sur un de mes articles IVG, les jours qui suivent voient un tombereau de merde et d’incitation au meurtre déferler dans ma boîte mail.

Et dans un registre plus calme, on m’explique toujours à quel point le féminisme c’est de la merde, à quel point je me fourvoie, à quel point nous avons toutes tort, à quel point nous exagérons. Je ne fais même plus semblant de m’en préoccuper, pour cela au moins j’en ai fini avec le regard des autres. Il ne m’intéresse pas.

J’ai toujours été brutale et ça me convient parfaitement. Quand j’avais 20 ans on me reprochait déjà de me comporter « comme un vrai mec » et ça n’a jamais été un compliment. Aujourd’hui, même avec du vernis sur les ongles et du fard à paupières, mon comportement est, plus que jamais, celui d’une femme qui a choisi d’oublier la place que la société lui assigne, et j’emmerde tous les cons qui prétendent me dicter ce que je dois penser, dire et ne pas dire, ou qui tentent de me faire honte parce que mes actes et mes mots et même les saloperies qu’on me balance et qu’ils prennent pour une atteinte à leur honneur (on croit rêver !) chiffonnent leur orgueil de sales petits mecs.

Je n’ai pas à me faire passer pour ce que je suis pas, je n’ai pas à renoncer à mon intégrité, et je n’ai pas besoin d’être approuvée pour valider mes prises de position. Je n’en éprouve ni honte ni fierté, c’est juste ainsi et ça simplifie pas mal de choses, on pourrait même dire que ça compense un peu le prix à payer.

Les terrains de luttes (savonnés par les mecs) sont quand même bien glissants

Mais j’ai morflé plus souvent qu’à mon tour et ça, je ne l’ai pas oublié. Alors même si je suis entièrement d’accord avec cet article paru il y a un moment chez Reflets sur l’indignation 2.0, il n’en reste pas moins que lorsqu’on est à la fois un(e) militant(e) de terrain ET qu’on publie régulièrement, on sait à quel point la violence virtuelle peut faire mouche, tout autant que la violence des autres terrains de luttes, et je les connais tous plutôt bien, y compris et surtout ceux de « la vraie vie ».

J’ai d’ailleurs fini par comprendre, à ma grande déception, que cette « vraie vie » que défendent mordicus nos camarades virils, militants aguerris, allergiques au web et qui tiennent ce nouveau lieu d’action pour un vase clos et fictif où aucun débat n’est possible, cette « vraie vie » qu’ils vénèrent n’est pas si ouverte au débat qu’ils le prétendent.

Et s’ils sont si pressés de retourner débattre dans « la vraie vie » ce n’est pas tant qu’ils aiment l’idée de se parler face à face mais parce que leur « vraie vie » est en fait leur véritable vase clos, leur cocon bienveillant, et de loin celui qu’ils préfèrent puisque là, au final, ils sont entre initiés, entre vieux de la vieille, et qu’ils trouvent peu de contradicteurs sur des enjeux féministes qu’ils refusent de toute façon de prendre en compte au quotidien : « Détruisons le capitalisme, cocotte, et tu verras, les violences sexistes disparaîtront d’elles-mêmes », voilà ce qu’on nous affirme.

Que le capitalisme doive en partie sa florissante santé au patriarcat, auquel il est étroitement imbriqué, c’est une chose qu’ils ne veulent pas entendre : ça les obligerait à repenser leur propre fonctionnement en interne, et ça, voyez-vous, c’est exclu. Il ne faudrait pas non plus se tirer une balle dans le pied et se priver des avantages d’un système qui donne d’aussi plaisants résultats, au vu de la place occupée par les femmes y compris en milieu dit « militant », et plus précisément en milieu dit « alternatif », où le sexisme fait rage sous l’œil attendri de nos grands penseurs anti-capitalistes, férus d’autogestion tant que ça ne les empêche pas d’avoir leur part du gâteau et de se congratuler entre mecs sur leur clairvoyance en matière d’oppressions systémiques (y compris celle que subissent les femmes, et sur laquelle ils sont évidemment experts).

Allez viens, on continue

Aujourd’hui, j’avais donc envie de rendre hommage aux féministes, y compris à moi-même, parce qu’après tout il n’y a pas de raison, à celles qui luttent ici et IRL. Celles qui affrontent jour après jour les insultes et le discrédit, et qui continuent malgré tout à dire « Je vous emmerde, ma cause est juste, je ne plierai pas » aux mecs qui voudraient les faire taire. Celles qui, sur le web et dans leur quotidien, ont choisi de ne pas cautionner, et de se dresser contre l’ordre établi, même si la facture est toujours salée.

Celles qui continuent à se battre parce qu’elles savent qu’elles contribuent, chacune à leur façon, chacune à leur échelle, à l’évolution d’une société qui n’a pas été pensée pour elles ni par elles mais à leurs dépens. Celles qui savent que les filles de leurs détracteurs recueilleront, dans quelques années, les fruits de leurs combats, et que cette évidence justifie à elle seule de ne jamais baisser les bras.

Je nous engage toutes à continuer. Les dernières décennies nous ont fait des promesses. Soyons fières de les tenir.