Si loin, si proches

Bon. Imagine, d’un côté on a Sylvie, Katia, Nicole et Marion. Sylvie, elle est pas très sympa. Enfin quand je dis « pas très sympa », je veux dire qu’elle fait systématiquement une tronche à te décourager de lui demander l’heure. Katia et Nicole, ça va, elles sont cool. Même si Katia est taiseuse, mais ça c’est parce que la vie lui a mis tellement de baffes qu’elle passe beaucoup de temps à méditer sur la meilleure façon de les rendre. Apparemment, elle n’a pas encore trouvé.

Katia et Nicole sont belles-sœurs, et copines avec Sylvie depuis qu’elles ont 3 ans : elle se sont toutes rencontrées à l’école maternelle, et puis Nicole a épousé le frère de Katia, alors forcément ça renforce les liens. Katia, elle, n’est pas mariée mais elle vit à la colle avec l’ex-mari de son ancienne patronne, qui tenait l’agence immobilière où Katia a bossé pendant 9 ans.

Sylvie, pour sa part, s’est mariée une première fois avec un mec pas d’ici, un frimeur qui habitait trois patelins plus loin (un étranger, quoi). Elle a divorcé au bout de 6 ans :  malgré sa belle gueule il picolait un peu trop, et surtout il n’allait gratter la porte de l’agence intérim pour bosser que quand ça lui chantait, c’est-à-dire pas trop souvent.

Alors elle a préféré se barrer avant qu’il ne lui colle un dossier de surendettement sur le dos, même si après le divorce elle a passé 4 ans à bouffer de la poussière, surtout que Marion était encore petite. Enfin maintenant, ça va mieux : elle a pu faire une formation et elle a monté une petite boîte de services à la personne, qui tourne plutôt pas mal. Ces dernières années la demande dans ce domaine est en constante augmentation et il y a largement de quoi faire bosser toutes les femmes du secteur, pour peu qu’elles acceptent des temps partiels et morcelés, payés au minimum. Enfin c’est ça ou rien, et puis les horaires sont à peu près aménageables, ce qui permet de gérer les gosses. Une fois sa boîte lancée, Sylvie s’est mise avec Fabien, le frère du meilleur pote du mec de Katia.

Fabien, c’est vraiment est un mec en or. Bosseur, gentil et pas vilain, la crème des bonhommes. Sans compter qu’il a élevé Marion comme si c’était sa propre fille, et qu’il est jamais le dernier à se lever de table pour débarrasser. Il aurait bien aimé que Sylvie accepte d’avoir un deuxième enfant, mais elle dit qu’elle en a trop bavé, et que ça lui aurait fait un tas de boulot en plus.

Nicole est prof de français. Pour elle, ça roule bien. Fred, son mari, a réussi : ils ont une belle maison, pleine de vie et du joyeux bazar que leurs trois enfants y mettent. Lui, il aide pas mal à la maison. Elle, c’est une fée du logis.

Alors Sylvie, Katia, Nicole, Marion, et puis l’ex-mari de Sylvie, Fabien, Fred, les enfants, tout ça c’est un univers. Pour bien visualiser le contexte, il faut y ajouter la campagne, la première grande ville à plus de 20 km, et la bonne entente un peu machinale des gens qui ont grandi ensemble et se sont construit des souvenirs communs, en parallèle des petites rancoeurs et des amitiés, et qui ont parfois suivi des chemins différents mais se retrouvent sur les fondamentaux, en général autour du barbecue, avec les femmes qui bavardent et plaisantent dans la cuisine pendant que les mecs s’occupent de faire griller les merguez en se resservant un deuxième apéro.

Aucun d’entre eux ne pense au féminisme ou au sexisme. Ça ne fait pas partie de leur vie. Les mecs font naturellement des trucs, les femmes font naturellement d’autres trucs. Et le monde fonctionne très bien comme ça.

De l’autre côté, imagine : on a Pierre et Val, Isa, Maude, Camille, et puis aussi Olivier. Pierre et Val sont ensemble depuis 5 ans, et on les dirait frère et soeur tellement ils se ressemblent physiquement. Ils sont plutôt beaux, leur teint est pâle et ils ont la voix rauque de trop gueuler pendant les concerts. Lui, il a fait une thèse, son truc c’est l’anthropologie, et il a beaucoup réfléchi, à des tas de trucs. C’est un mec brillant. Val termine un master en sciences de l’éducation. Il suffit de parler 10 minutes avec eux pour comprendre que ce sont de vrais gentils.

Isa et Maude sont amies. Isa est aussi réservée que Maude est tonitruante. À la voir comme ça, Maude, toute en charisme vociférant, on a du mal à l’imaginer en compagne dévouée ; pourtant elle ne vit que pour Olivier, son mec.

Dans le vivier de groupies qui fourmillent en backstage, et tiennent les stands et tables de presse des petites salles de tous les festoches que le groupe d’Olivier hante depuis des années, en bonne figure mythique de la scène punk-rock (« alternative », dit-on), Maude a bien du mérite de tirer son épingle du jeu. Parce que le moins qu’on puisse dire, c’est qu’Olivier n’est pas farouche avec les meufs qui traînent aux alentours, et l’idée de former un couple exclusif avec Maude lui semble bien trop bourgeois et anti-libertaire, à lui militant de longue date et révolutionnaire inspiré. D’ailleurs le concept même du couple est bourgeois et aliénant.

Olivier, sur scène, c’est quelque chose à voir. Écorché vif et la rage au corps, il chante un combat sans fin pour un monde moins dégueulasse. Ses textes ont le mordant amer des défaites qu’on refuse, et dans son regard farouche se lit la promesse de ne jamais cesser la lutte. Les trois autres gars du groupe sont du même acabit.

Pierre, Val, Isa, Maude, Olivier et Camille (ai-je parlé de Camille ? La plus jeune et la plus enthousiaste des militantes féministes, brillante, ouverte d’esprit et croyant dur comme fer que sa génération verra l’abolition des oppressions sexistes, auxquelles elle réfléchit avec une lucidité qui force l’admiration) font partie d’un groupe socio-culturel où l’on a depuis longtemps pris position contre un système social et politique « qui broie le peuple », et l’intoxique à grand renfort de propagande d’État et de désinformation.

Ces cinq là, avec des centaines, des milliers d’autres, luttent activement contre des injustices qui leur collent la gerbe. Ils sont antifascites, antiracistes, libertaires, anars, communistes, quand ce n’est pas un mélange de tout ça (avec quelques nuances supplémentaires pour peu qu’on creuse un peu la question).

Ils participent à tout un tas de trucs cool, font du bénévolat, et consacrent leur existence à des causes justes. Les mecs se donnent un mal de chien pour que la société évolue, et leur mépris pour les dérives du capitalisme n’a d’égal que leur haine pour toutes les discriminations. Ils jouent dans des groupes, participent bénévolement à des concerts de soutien, et font vivre la scène alternative depuis des années.

Chacun d’entre eux pense au féminisme et au sexisme. Ça fait partie de leur vie. Les mecs tiennent naturellement des propos pro-féministes, les femmes sont naturellement féministes militantes. Et le monde fonctionne très bien comme ça.

J’observe tout ça depuis 30 ans, à la lisière entre ces petits mondes, le second se glorifiant à tort d’être le plus éveillé, le moins étriqué.  

Et j’ai longtemps cru qu’il n’y avait aucun lien entre eux, que ces univers étaient totalement déconnectés l’un de l’autre, et que les individus qui les peuplaient n’étaient en rien comparables.

Et puis j’ai commencé à écouter les femmes. À les écouter vraiment, je veux dire. Et j’ai comparé.

Du côté de Katia, les femmes sont à la cuisine, mais sont rarement en train de refaire le monde devant le barbecue. Du côté de Val, les meufs tiennent les stands pendant les concerts, mais sont rarement en train de cracher leur haine du monde sur scène. C’est pareil.

Du côté de Nicole, les femmes s’expriment librement, mais bon, les mecs sont quand même plus calés sur pas mal de trucs. Du côté d’Isa, les meufs peuvent gueuler super fort, mais uniquement dans les créneaux laissés vacants par les mecs, quand ces derniers reprennent leur souffle. C’est pareil.

Du côté de Sylvie, on fait l’amour quand on en a envie, mais Fabien, au bout de deux semaines, il est nerveux si elle le délaisse. Du côté de Maude, on baise librement parce qu’on est une meuf moderne et qu’on est tatouée, mais le meilleur truc pour faire plaisir à Olivier, c’est quand même cette petite pipe : ça le détend tellement avant de monter sur scène. C’est pareil.

Du côté de Fred, on aime le monde tel qu’il est, avec les hommes à leur place et les femmes juste en dessous. Du côté de Pierre, on aime le monde pour ce qu’il deviendra, avec les mecs le poing levé, et les meufs en soutien, juste derrière. C’est pareil.

Du côté de Marion, on pense que la pédagogie pour se faire entendre, c’est plus efficace que l’attaque, car les gens n’écoutent pas si on les prend de front. Du côté de Val, on se dit que parfois, il faudrait mettre un coup de pied dans la fourmilière, mais les mecs ne tolèrent le féminisme que tant qu’il ne les remet pas en question, eux, militants si géniaux. C’est pareil.

Du côté de Katia, on n’a jamais trop parlé culture du viol. Et ce mec qui l’a violée quand elle avait 17 ans, alors qu’elle était sortie pour rejoindre des copains en soirée, elle n’en a jamais parlé, parce qu’il travaille à l’agence de la Banque Pop du coin, et que ça la foutrait mal dans le patelin. Du côté de Maude, on parle beaucoup de culture du viol. Mais ces mecs qui l’ont chopée un soir derrière la salle où jouait le groupe d’Olivier, et qui ont fini par obtenir ce qu’ils voulaient, bah elle n’en a jamais trop parlé, parce que l’un d’eux fait partie du groupe d’Olivier, le deuxième est son ami d’enfance, et le troisième participe régulièrement à des salons du livre, alors ça la foutrait mal dans le milieu. C’est pareil.

Deux mondes, deux milieux sans aucun lien, deux écosystèmes culturels sans aucun point commun apparent. Dans l’un, des hommes totalement étrangers à toute notion de féminisme, de sexisme et d’oppression, qui se contentent d’être ce pour quoi on les a élevés. Dans l’autre, des mecs prétendument « déconstruits », militants, sensibilisés au féminisme, et farouchement opposés à toute forme de discrimination.

Dans ces deux mondes pourtant, les mêmes mécanismes d’oppression sont à l’oeuvre : sexisme nonchalant, injonction au silence, femmes en renfort mais jamais en vedettes, par ignorance pour les uns, par opportunisme pour les autres. Quel intérêt pour eux de renoncer à leur confort ? Aucun.

Du côté de Katia, Nicole et Sylvie, j’ai constaté qu’il y a encore moyen de faire de la pédagogie, de dialoguer, de faire circuler des idées. Les mecs, ancrés dans leurs automatismes, sont au final plus ouverts à la nouveauté car ils ne passent pas leur temps à écrire leur propre légende.

Du côté de Pierre, Val, Olivier et Maude, j’ai constaté qu’en matière de féminisme la fourberie des mecs a atteint des sommets, et que leur prétention à œuvrer pour la révolution n’a d’égale que l’opportunisme avec lequel ils se font sucer la queue avant d’attraper leur guitare pour chanter la lutte, ou encore la nonchalance avec laquelle ils harcèlent et silencient les meufs uniquement là pour les conforter dans la vision d’un univers dont ils sont les rois. Ajoutons à ça les violences qu’ils infligent sans vergogne à celles qui auraient le malheur d’ouvrir un peu trop leur gueule.

Il est plus facile d’être féministe auprès des bonhommes néophytes de ma cambrousse que des connards « éclairés » des milieux « déconstruits ».

Je crois bien que la guerre est déclarée, de ce côté-là. Et j’espère qu’on est de plus en plus nombreuses à la souhaiter.