Être féministe. Aimer les hommes. Ou pas.

Le jour où j’ai enfin troqué la phrase « Je ne suis pas féministe, mais… » pour la phrase « Oui, je suis féministe, et alors ? », j’ai eu l’impression d’avoir fait un grand pas. En avant.

Évidemment, à partir de ce jour-là, mon « Oui, je suis féministe » m’amenait systématiquement, si j’en venais à le prononcer en présence d’hommes, à répondre avec gentillesse, patience et pédagogie à leurs questions inquiètes ou soupçonneuses concernant l’animosité supposée que j’éprouvais envers eux, en tant que féministe.

Il me semblait alors normal de les rassurer, les mecs : bien sûr que non, je ne déteste pas les hommes. Mais non, je ne souhaite pas que les femmes dominent les hommes. Non non, pas question de « prendre votre place ». Mais oui, bien sûr que je mesure le chemin parcouru, et votre bonne volonté, et je suis sûre que tout ce que vous dites, vous le dites dans une bonne intention, et ce que vous faites, oui, pareil, vous ne pensez pas à mal. Vous êtes vraiment cool.

Une fois les gars rassurés quant à l’aspect personnel de la chose, je me trouvais également tenue de les rassurer quant à l’aspect « systémique » : oui, alors bien sûr, le patriarcat, mais évidemment que je comprends bien que TOI tu n’es pas comme ça. Oui, absolument, je comprends, tu es d’accord pour admettre que le patriarcat c’est de la merde et que tu as bien quelques petits réflexes qui puent du cul, mais bien sûr, quand on est juste tous les deux, on est juste « toi et moi », il n’y a plus de patriarcat. Tu n’es plus un dominant, tu n’es pas un oppresseur, notre relation (amicale, professionnelle, sexuelle, amoureuse) devient exempte de tout conditionnement, le patriarcat et l’oppression sexiste on les laisse à la porte, on est là, toi et moi, et tout le reste disparaît. Oui, tout à fait, « le privé est politique », sauf que pas là en fait, pas quand on est juste toi et moi. Oui, je comprends, tout à fait, tu n’es pas ce genre de mecs. Tu es totalement « déconstruit ».

Je me suis même trouvée confrontée, dans un moment plutôt personnel où je discutais un peu vivement d’un sujet qui générait quelques menus désaccords, à cette phrase épatante, prononcée dans une exclamation pleine de tristesse outrée, et visant à ce que je tempère l’ardeur quelque peu hostile avec laquelle j’exposais mes arguments :

« Attends, mais c’est moi, là ! On est tous les deux ! C’est juste moi, tu sais ! Là y a pas de patriarcat ! Je ne suis pas ton ennemi ! »

Apparemment j’avais réussi à trouver le seul mec au monde qui vit depuis sa naissance en tant qu’homme dans une société hétéropatriarcale, et qui PAF, miraculeusement, était parvenu à se débarrasser de tout conditionnement. Le mec, comme ça, dès qu’il était seul avec une femme, ben le patriarcat il avait mouru, dis-donc.

Mais au lieu de me foutre ouvertement de sa gueule, je l’ai longtemps rassuré, parce que dans mon esprit de « féministe, oui, et alors », il restait tout de même une bonne part de « féministe, mais quand même ». Et je me suis hélas aperçue que si pour certaines, quand on aime on ne compte pas, dans mon cas, quand j’aime je ne lutte pas.

Or, aimer les hommes, ça m’est toujours apparu comme une évidence, à moi la féministe-oui-et-alors. Comme une sorte de prérequis indiscutable, une vérité nécessaire, bienfaisante, qui me garantissait la sécurité ultime, l’assurance d’être écoutée (puisque bon, ça allait, j’aime les hommes), crue (parce qu’au moins, moi, je ne déteste pas les hommes), et perçue comme légitime dans mes paroles et mes actes (vu que je ne suis pas dans la haine des hommes).

Le filtre j-aime-les-hommes à travers lequel je m’exprimais constituait donc le filet de sécurité de ces messieurs, le cran de sûreté qui leur certifiait que tout ce qui sortait de ma bouche ne pourrait remettre en question l’indéfectible lien qui me rattachait à eux, la discrète mais solide verticalité de la circulation des informations entre eux et moi, le cadre dont ils auraient souhaité ne jamais me voir sortir, et surtout le système qu’ils auraient souhaité ne jamais voir menacé. Mon amour des hommes scellait l’inefficacité à long terme de toutes mes tentatives de lutte féministe.

Et j’aimais tellement les hommes, me semblait-il. Je les aimais spontanément en tant qu’individus, parce que j’ai côtoyé beaucoup d’hommes vraiment géniaux, que ce soit dans le cadre professionnel, dans la sphère amicale ou encore dans ma vie sexuelle et amoureuse, et je les aimais également en tant qu’entité globale. Il m’a fallu très longtemps pour comprendre que cette apparente spontanéité dans l’estime, l’affection ou l’amour que j’éprouvais devait en réalité beaucoup à une très forte injonction sociale.

Et je le constate avec une constance assez effrayante : que je me positionne en tant que femme ou en tant que femme féministe, si j’omets de formuler, ne serait-ce que de façon tacite à un moment ou un autre de l’interaction sociale, que j’apprécie ou aime les hommes, l’injonction me sera rappelée.

Pourtant, les années passant, et ma patience diminuant, je me sens moins liée par le pacte social d’amour qui a scellé ma soumission à l’ordre masculin. Je n’ai, de fait, plus d’indulgence pour les remarques de merde. Plus aucune tolérance pour les agressions quotidiennes, les silenciations, les attentes injustifiées à mon égard, le discrédit jeté sur mes engagements, les sourires indulgents, le doute mis sur mes capacités professionnelles, les mois de salaires que j’ai perdus, la condescendance, ma parole coupée en réunion, le sexe qui ne me fait pas jouir, le constant travail de sape visant à ramener des propos militants à un vécu personnel (et peut-être que suite à ce texte on me dira à nouveau « Oh la la, ça sent le vécu », dans une démarche semi-consciente de dépolitisation de ma réflexion, de réduction de ma démarche sur ce site à des récits personnels qui viendraient sous-tendre mon angle de lutte, avant de me demander peut-être si cette histoire de sexe qui ne me fait pas jouir, c’était juste pour illustrer mon propos ou si vraiment…), la main de cet ami plus âgé qui se pose nonchalamment sur ma taille pendant qu’on discute, les pénis insistants qu’on m’a fourrés dans la bouche, les doigts intrusifs qu’on a glissés entre mes cuisses pour me persuader que j’en avais très envie, le sentiment de doute qu’on essaie de distiller en moi, les demandes récurrentes de certifier que quand je parle « des hommes », je ne parle pas de celui-ci en particulier, et que là au moins tout est intact.

Je n’ai plus de patience. Et je n’aime pas les hommes, en fait. Je ne les aime plus. J’en ai fini de les aimer pour qu’ils se sentent bien, rassurés, confortablement vautrés dans le luxe de leurs doutes superflus et de leurs questionnements inutiles.

Je ne les aime pas parce que concrètement, c’est quand même très difficile de les aimer, les hommes. Et en écrivant ceci, je me pose une question cruciale : qu’est-ce que ça peut foutre, que je n’aime pas les hommes ? Qu’est-ce que ça peut bien foutre d’admettre clairement que non, les hommes, je n’en raffole pas plus que ça, parce que quand même, la plupart du temps ils font gravement chier.

Je serai une mauvaise féministe ? Je serai une féministe qui, bof, enfin de toute façon celle-là elle ne peut pas blairer les mecs, alors bon ? Nous sommes toutes, à un moment ou un autre, de mauvaises féministes, de mauvaises filles, et quoi que je fasse les clichés ont la vie dure : il y a toujours un moment où je serai qualifiée d’hystérique, de mal baisée, de connasse qui va trop loin, un moment où je serai accusée d’avoir foutu la merde, d’être intellectuellement malhonnête, et on me reprochera de ne pas pouvoir discuter avec moi, etc etc. Alors dans tout ça, pourquoi est-ce que j’irais m’emmerder et gaspiller une énergie et un temps précieux à convaincre les hommes que je les aime, et à m’en persuader moi-même, quand dans les faits je ne désire qu’une chose, c’est détruire le système sur lequel reposent les  privilèges avec lesquels ils me piétinent ? Je ne les aime pas parce que rien de ce qu’ils ont importé dans mon existence ne m’a jamais facilité quoi que ce soit.

Je ne les aime pas et ça ne me dérange pas. Ce n’est pas un élément nouveau qui viendrait s’ajouter à ma réflexion féministe et en réduirait la légitimité, c’est un constat qui a émergé naturellement au fil du temps, et je ne vois vraiment pas où est le problème avec ça. C’est même plutôt rassurant, en terme de bon sens : après tout, ne serais-je pas mal avisée d’aimer par défaut des gens qui n’ont absolument rien fait pour le mériter, bien au contraire ?

Encore, les hommes qui n’y connaissent rien au féminisme, qui s’en foutent, qui ne se sont pas posés la question, ça va. Je les supporte. Les vieux aussi, je les aime bien : ils sont horriblement sexistes, oppressifs, ont des prises de position épouvantables, mais le monde de demain ce ne sera pas eux. Ils vont mourir bientôt, alors je me fiche bien de mener auprès d’eux une lutte féministe. Ils crèveront avant que j’aie raccroché les gants : me battre contre eux ne présente aucun intérêt pour le monde dans lequel vivra ma fille.

En revanche, les hommes « pro-féministes », les « déconstruits » du (pa)patriarcat, les checkeurs de privilèges,  avec eux j’ai vraiment du mal. Qu’est-ce qu’ils sont cons ma parole. Et qu’est-ce qu’on prend des précautions pour le dire ! C’est devenu une espèce de tabou en pleine croissance, le fait de se farcir ces emmerdeurs hypocrites avec le sourire. Alors que nous sommes beaucoup à ne vraiment pas pouvoir les blairer.

Globalement, j’ai donc fait la paix avec cette incontournable vérité, qui s’est progressivement imposée à moi : non, je n’ai aucune obligation à prétendre que j’aime les hommes, ni en tant que femme, ni en tant que femme féministe. Et je ne vois pas où est le problème. Et je crois que je suis loin d’être la seule. C’est juste assez difficile à formuler, et à assumer ensuite, en plus de tout ce qu’on est déjà obligées d’assumer.

Mon amour convenu pour les hommes m’a tenue en laisse pendant des années. Ne plus me sentir obligée de les aimer, et ne plus me sentir discréditée par ce constat, m’a libérée.