Autocensure

Anecdote 1 : Il y a quelques mois, alors qu’une fois de plus je me voyais qualifiée de fouteuse de merde féminisse hystérique malhonnête et diffamatrice, parce que j’avais osé l’ouvrir sur un sujet qui fâche, j’ai constaté sans surprise mais avec beaucoup de tristesse que mes prises de positions généraient autour de moi des conflits personnels dont j’étais tenue pour responsable. Dans la foulée, un ami m’a tourné le dos, et une personne à laquelle je tenais beaucoup s’est vue tacitement bannie par un groupe de potes, en raison de son soutien à mon égard.

De mon côté, j’ai constaté que le fait de voir des gens que j’aime « punis » d’être mes proches me touchait bien plus que je ne l’aurais pensé. Pendant deux mois, j’ai donc soigneusement fermé ma gueule, effondrée à l’idée de causer du tort à quelqu’un que j’aimais. Cette idée a constitué une parfaite muselière pour toute prise de position féministe, puisque je n’osais plus rien dire, ni rien écrire, de peur de créer des tensions, de mettre le merdier, de causer du tort… Bref, je me suis tue, par amitié et par amour, dirons-nous.

Jusqu’au moment où, bien évidemment, j’ai eu le déclic : me taire par amitié ou par amour ? Par peur ? Par loyauté ? Loyauté envers qui, envers quoi ? Tout ça pour ? Des mecs que je connais à peine, et qui de toute façon sont des gros faux-culs, tout sourire militant en façade, et toutes griffes dehors dès qu’on cesse de leur lécher les bottes par proches interposés ? Ça va pas la tête ? Foutaises, oui !

J’envisageais donc sérieusement de revenir sur le sujet et de recommencer à m’exprimer librement, fermement résolue mais la mort dans l’âme à l’idée des conflits à venir quand, triste coup de bol, dans le même temps, la relation qui me muselait (et au nom de laquelle je fermais sacrificiellement ma grande bouche de sale féministe) a sérieusement pris l’eau. C’est donc entre déchirements et tristes constats qu’il a fallu admettre que nous ferions mieux d’en rester là.

Enfin toujours est-il pour cette personne-là, je me suis tue pendant deux mois. La fin de la relation, ça va aller, je vais la digérer. Mais la silenciation, elle me reste méchamment en travers de la gorge, parce que c’est bien la pression exercée par un groupe de bonhommes qui m’a poussée à me museler.

Anecdote 2 : La semaine dernière, sur Twitter, deux femmes discutaient d’un de mes textes, et remarquaient avec tristesse qu’elles en avaient spontanément filtré la diffusion, afin de ne pas heurter, blesser ou contrarier les mecs de leur entourage virtuel, qui auraient pu voir passer le lien et en prendre ombrage. Elles, elles avaient apprécié le texte. Voilà voilà. On en est là.

Anecdote 3 : Il y a quelques jours, au sein d’un groupe de potes (composé de femmes et d’hommes), j’ai fait remarquer à l’un d’entre eux que c’était chiant de le voir toujours en train de se vanter en mode faux modeste. Le copain en question (officiellement « déconstruit » du patriarcat évidemment) était infoutu, quand il parlait avec les femmes du groupe, de les écouter raconter un truc sans tout ramener à lui, ou de féliciter l’une d’entre elles pour un truc réussi sans faire valoir sa propre magnificence. Je lui ai fait cette remarque parce que j’en avais ras-le-bol de cautionner en cercle privé des trucs que je dénonce en public.

C’est vrai, ça : à quoi bon l’ouvrir en vitrine et dénoncer l’omniprésence de comportements genrés, si c’est pour materner les copains et les laisser se vautrer en permanence dans une autosatisfaction confortablement assise sur le fait d’écraser les meufs de leur entourage ?

Bon, je vous la fais courte, tout s’est déroulé comme je m’y attendais : le bonhomme s’est drapé dans son orgueil blessé, a refusé toute remise en question, y compris avec les copines bien plus patientes et pédagogues que moi, et s’est barré du groupe. Déconstruit du patriarcat ? Déconstruit de que dalle, oui.

Nous, les meufs, on a évidemment passé (perdu !) du temps à s’interroger ensuite sur comment on aurait pu faire mieux. Enfin bon, moi j’ai pas trop de cœur, alors globalement j’en ai rien à foutre qu’il se soit barré, il a emmené ses comportements merdiques jouer ailleurs et c’est l’essentiel, parce que tout le temps passé à supporter ses vantardises et à se demander comment on aurait pu lui expliquer le problème sans froisser son ego de bonhomme, c’est du temps qu’on n’a pas passé à s’occuper de nous. Une fois de plus, le conditionnement à garder intacte la fierté de ces messieurs a primé sur notre évidente légitimité à ne pas nous laisser marcher constamment sur la gueule.

Anecdote 4 : Hier soir ma fille est entrée dans la cuisine et m’a demandé à quelle heure on mangerait. J’étais speed. Je lui ai répondu un peu sèchement : « dans trois quarts d’heure ». Elle a soupiré. J’ai râlé.

10 minutes plus tard, mon fils et venu me demander à quelle heure on mangerait. Spontanément, j’aurais eu le réflexe de tempérer son impatience avec beaucoup de diplomatie, pour ne pas le contrarier. Alors que bordel de merde. Pourquoi. Je me suis donc reprise et j’ai répondu un peu sèchement, comme à ma fille : « dans 35 minutes ». Il a soupiré. J’ai râlé.

Mère imparfaite (la bouffe était en retard), mais paritaire (tout le monde logé à la même enseigne). Il n’en reste pas moins qu’à la base, j’aurais eu tendance à ménager mon fiston, le petit garçon à sa môman (16 ans, 1m85) qui avait si faim, le pauvre, mais pas ma fille, que j’aime pourtant d’un amour aussi lumineux et total que mon fils.

Anecdote 5 : Lors d’une réunion, l’an dernier, j’ai expliqué à un interlocuteur, assis en face de moi, l’objectif de notre collaboration professionnelle. L’homme assis à ma droite (35-40 ans, ouvertement féministe), a posé sa main sur mon avant-bras droit, et a dit à mon interlocuteur : « Pour reformuler ce qu’elle veut dire, je dirais que… ». Je l’ai posément coupé, souriante, et ma phrase a claqué dans un silence gêné : « Non mais en fait, je n’ai pas besoin que tu reformules que ce que je viens de dire. Je suis parfaitement claire et j’ai été comprise. Et si je ne suis pas assez claire, Monsieur me demandera de préciser mon propos ».

Le détail qui tue ? L’interruption de mon voisin a paru tout à fait normale à ces messieurs (j’étais la seule femme dans la pièce, l’ai-je précisé ?). Ma réponse à son interruption, en revanche, a choqué tout le monde. C’est quoi cette bonne femme qui ne se laisse ni interrompre ni reformuler ?

Anecdote 6 : … Non, je vais m’arrêter là, parce que sinon, demain on y est encore.

Nous nous dévalorisons.
Nous nous interrogeons.
Nous nous remettons en question. Trop. Tout le temps. Même quand ce n’est pas nécessaire.
Nous payons par la mise en quarantaine le prix du refus de nous taire, quand par malheur nous nous exprimons comme si nous étions des hommes (sûres de nous, affirmatives, offensives).
Et quand nous payons le prix de tout cela, nous mettons en balance notre intégrité et les conséquences qui nous en punissent, en nous demandant si tout cela vaut bien la peine. Ce qui ne fait qu’entériner l’efficacité de la répression misogyne.
Alors nous nous muselons.
Nous censurons nos propos.
Nous filtrons les choses que nous aimerions dire, écrire, diffuser, partager. Et sans même penser à tenter de convaincre, cela va jusqu’à dissimuler du contenu pour simplement éviter que des mecs tombant dessus puissent en être heurtés… Et venir ensuite nous en faire le reproche. C’est tout de même dingue.
Nous essayons d’être pédagogues.
Nous aimerions expliquer, parce qu’affirmer, ce serait trop dur pour eux.
Nous veillons à ne pas les heurter, ne pas les blesser, ne pas trop leur faire sentir qu’ils ne se conduisent pas bien.
Nous préservons, à notre corps défendant, la sérénité globale du groupe auquel nous appartenons, qu’il soit familial, socio-professionnel, amical. Et ce au prix de notre silence, de nos libertés.
Nous mettons de côté des convictions et des besoins élémentaires liés à notre épanouissement, pour ne pas troubler l’ordre paisible de relations où les hommes que nous aimons s’épanouissent, eux, comme fleurs au soleil, prenant leurs aises sur nos silences et nos renoncements spontanés – ou du moins les croyons-nous spontanés, alors qu’ils nous ont été inculqués, depuis que nous sommes toutes petites.
Nous ne repoussons pas la main qui nous caresse sans que nous l’ayons désirée, car cela les blesserait de se voir rembarrés dans la manifestation de leur désir. Notre réceptivité est un dû, un minimum.

Sauf que parfois, nous refusons tout cela. Par miracle, par erreur, par inconscience, par témérité, que sais-je, nous refusons tout cela.

Et c’est là que les emmerdements commencent. Sous de multiples formes.

C’est si compliqué d’aller contre nos réflexes d’autocensure et de nous déconditionner. Les conflits que ça génère dans nos familles, au boulot, avec nos amis et dans nos relations amoureuses, sont si durs à gérer qu’il me semble parfaitement pertinent de baisser les bras, parfois ou tout le temps. On se sent seule, et coupable.

Notre culpabilité (avec notre épuisement, provoqué par l’usure et la peur) est d’ailleurs très probablement l’arme la plus efficace du patriarcat : nous la tenons dans nos propres mains, la chargeons avec soin, et la retournons en permanence sur notre propre tempe, nous tenant constamment en joue.

Trop facile.

Et épuisant, pour nous.

Et beaucoup trop dur, au final. Je comprends qu’on puisse baisser les bras. Et je comprends qu’on refuse de les baisser.

Non ?