Lutte féministe et syndrome de Stockholm (en milieu militant)

Il était venu au rendez-vous avec son chien et sa copine, les deux pareillement tenus en laisse. Enfin non, j’exagère un peu : la laisse du chien, je ne l’ai pas vue tout de suite.

Il ne s’agissait pas d’un rendez-vous amical. Cette rencontre avait pour but de vider une querelle « politique », au sens « militant » du terme (je mets des guillemets partout, ces formulations ne me semblant pas tout à fait adéquates, mais passons).

En gros, deux individus en désaccord sur un point de lutte précis se rencontraient dans un lieu neutre, chacun souhaitant exprimer sa colère, son incompréhension militante, et projetant de poser des bases de fonctionnement qui éviteraient à l’avenir tout « malentendu » (là, je mets des guillemets par pure diplomatie, le terme exact étant plutôt « gros foutage de gueule de mecs inconséquents instrumentalisant sans vergogne des féministes pour s’astiquer l’ego sur les internets »).

Bref, nous étions tous deux présents en tant que représentants d’un axe de lutte, dans nos domaines respectifs. Nous n’étions pas venu avec des gâteaux et de la limonade, je n’avais pas emmené des photos de mes enfants quand ils étaient bébés pour qu’il me connaisse mieux, et je ne comptais pas spécialement échanger des confidences avec sa meuf tout en lui nattant les cheveux.

Nous étions là pour causer luttes et méthodes, oppressions et confiscation de parole, pour nous mettre sur la gueule, en dignes représentants de deux camps alliés et adversaires (non, ce n’est pas incompatible), et pour valider ensemble des limites à certaines actions dangereuses.

Ça promettait donc d’être un moment ennuyeux (pour moi, parce que quand t’es vieille, fatiguée et aigrie-poilue-hystérique-mal-baisée, des explications de ce genre, t’en as vécu à la pelle et elles se ressemblent toutes), vaguement constructif peut-être pour nous deux (sans trop d’espoir ceci dit) et en théorie, cet échange ne laissait présager aucun moment d’implication personnelle.

Sauf que : lui, c’est un mec, et moi je suis une femme. Et sa copine, c’est une femme aussi. Le chien, je ne sais pas, mais dans tous les cas il est resté en retrait et parfaitement neutre (ce qui devrait servir d’exemple à tous les profems, même si leur acheter des laisses nous coûterait un max de fric. D’autant que ce sont plutôt des muselières qu’il leur faudrait. Je n’exclus pas un crowdfounding. Stay tuned).

Donc c’est un homme et moi je suis une femme. « Ohlalalala alors uiiiiii mais euuuuh arrêteuuuuu, pfffff, keskeçachangekanmême tegzajer, sépaparsketé unefâme kecachangetoujourdétruk ! », me souffle-t-on dans le cou.

Si.

Ça change des trucs.

Ça change que ce mec, dont la pureté d’intentions politiques semblait évidente, et qui me regardait avec les yeux mouillés d’un labrador à qui j’aurais balancé sans prévenir un seau d’eau froide, n’a tenu que 12 minutes exactement avant de déplacer le débat militant sur le terrain de l’émotion et de l’affect. Concrètement, je causais instrumentalisation, conséquences d’actes, engagement militant sans confiscation de parole, et lui… Il m’a parlé de sa maman. De. Sa. Maman. Oui.

Et attention, il ne m’a pas parlé de « sa mère » de façon théorique – ce qui aurait pu être pertinent dans le contexte féministe de l’échange – mais de sa maman à titre personnel : il a évoqué un vécu négatif, et l’a utilisé pour me silencier et me dicter ce que j’étais en droit de lui dire ou pas, et quels arguments il admettait ou pas, dans le cadre de mon accusation d’inconséquence à son égard.

J’ai réagi à la seconde, parce qu’il était évident qu’il n’aurait pas fait cela avec un homme. Il a utilisé par réflexe l’émotion comme une arme silenciatrice, et ce parce que je suis une femme. Sa tentative a été automatique, d’une banalité affligeante et semblable à toutes les autres tentatives du même genre auquel je suis systématiquement confrontée quand je débats avec un homme : soit il met en avant ma propre implication émotionnelle (réelle ou supposée), soit il tente de m’émouvoir avec la sienne (réelle ou supposée).

Dans les deux cas, ils tentent de me discréditer en tant que militante pour me ramener à ce qu’ils supposent être le propre de mon genre, et pour faire vibrer les cordes qu’ils croient être sensibles chez la fâme : l’émotion, la sensibilité, l’instinct maternel.

J’ai donc réagi. De deux façons opposées et simultanées. À haute voix, j’ai immédiatement et sèchement balayé son stratagème de merde en lui disant : « Ça, j’en ai rien à foutre, c’est pas mon problème et ça n’a rien à faire là ». Et en même temps, dans le dedans de moi-même, dans mon petit cœur de mamma dont le fils aura bientôt l’âge de ce fourbe couillon, j’ai éprouvé à son égard un élan de compassion et de tendresse absolue. Et j’ai eu envie de le protéger. Ce monde est si méchant, si rude pour les bonhommes profems militants anars déconstruits alliés qui nous traînent dans la boue, nous menacent, nous harcèlent, nous mettent en danger, nous violent quand on a sifflé trop de binouze et nous discréditent quand on ose en parler.

C’est vrai, quoi. C’est dur pour eux. Sous le cuir souple du profem, il y a un petit coeur qui bat. Alors que sous la peau rêche des féministes, il n’y a que des garces qui pissent du napalm.

Je me moque de moi-même mais je sais que je ne suis pas seule à avoir ce réflexe de protection et d’apaisement. Et cette anecdote n’est qu’une illustration d’un phénomène global effarant, qui se résume à ceci : il est très dur pour nous de renoncer à protéger les hommes.

En milieu militant plus encore, et c’est là un paradoxe terrible : les lieux où nous pensons être enfin légitimes et bienvenues à revendiquer le droit à l’égalité, à l’émancipation intellectuelle, politique et physique, soutenues en apparence par la fragile vitrine de l’étiquette « Anti » (antifasciste, antiraciste, antisexiste…) que les mecs brandissent comme un étendard et surtout comme un laisser-passer (viols, agressions sexuelles, silenciation des féministes, harcèlement, intimidation, masculinisme et virilisme sont monnaie courante dans ces milieux, mais tout ça ce n’est pas ce qu’on croit, nous sommes des affabulatrices, ils ne peuvent pas être comme ça puisqu’ils sont antifascistes, antiracistes et antisexistes), sont finalement les lieux où nous sommes le plus violentées, avec la bénédiction tacite de toute la communauté, femmes incluses dans un grand nombre de cas.

Que nous protégions les hommes en tant qu’individus, sans implication politique et quand c’est légitime, pas de souci : retenir mon fils par le bras avant une chute, le protéger des chagrins si c’est pertinent, consoler mon mec dans un moment de tristesse, épargner aux hommes avec lesquels je suis émotionnellement engagée des souffrances et violences si je le peux, oui, je le fais et je continuerai. Je suis capable de protéger de tout mon être et de tout mon cœur des hommes que j’aime, en tant qu’individus, et en dehors de toute lutte militante et tant que cette protection ne vient pas renforcer une oppression systémique exercée à l’encontre des femmes.

Mais qu’est-ce qui nous pousse, nous femmes engagées en milieux militants – milieux hétéro-patriarcaux catastrophiquement oppressifs, silenciateurs et porteurs de violences incessantes pour nous -, à protéger des hommes en tant que groupe social, hommes qui n’hésiteront jamais (mais vraiment JAMAIS, c’est une certitude tristement confirmée par les faits) à nous enfoncer la tête sous l’eau pour faire taire nos revendications et tentatives de dénonciations d’actes graves, après nous avoir divisées, isolées et affaiblies, puis qui n’hésiteront pas à se mettre à plusieurs, dans une belle manifestation de solidarité virile, pour nous maintenir immobiles sous la flotte en attendant que nos revendications et nos luttes soient noyées ?

Plus mystérieux encore, qu’est-ce qui nous amène à nous laisser diviser et affaiblir par eux en leur cherchant des excuses et en tentant de les protéger alors que la solidarité féministe, quand elle peut être mise en oeuvre, est aussi efficace à nous défendre que leur solidarité virile l’est à nous malmener ? Et surtout, qu’est-ce qui nous pousse à ne pas nous défendre ou si peu, et à refuser d’attaquer ou alors avec beaucoup d’hésitations, de scrupules ou de remords, même quand les preuves de leur actes s’étalent sous nos yeux et que nous en subissons quotidiennement les conséquences, alors même qu’ils n’hésitent jamais à nous attaquer, eux, et à nous accuser ensuite d’avoir nui à la cohésion d’un groupe et à la lutte parce qu’on a osé ouvrir nos gueules ?

Qu’est-ce qui nous pousse à leur accorder encore une présomption de bienveillance à notre égard, à leur chercher des circonstances atténuantes ou même des excuses, à alléguer leur bonne foi, à tempérer leurs intentions, quand un comportement violent et oppressif de leur part est mis à jour, alors même que cette bienveillance que nous aimerions leur prêter est constamment contredite par leur actes ?

Parmi tout ce qu’on nous a appris depuis que nous sommes toutes petites, j’ai bien l’impression qu’aimer et protéger les hommes est ce qu’il y a de plus difficile et malaisé à désapprendre.

Quoi qu’ils nous fassent, nous avons peut-être besoin de croire qu’en les protégeant nous nous protégerons nous-mêmes : les préserver (et nous préserver ainsi de leur colère future et de leurs représailles, par la validation sociale et politique de leurs actes) en mettant toutes nos forces au service de leur bien-être et de leur impunité à agir et parler, nous donne probablement l’illusion de nous assurer leur protection en cas de danger qui viendrait à nous menacer. Nous militons à l’ombre des hommes, dans l’espace qu’ils veulent bien nous laisser, protégées des dangers croyons-nous.

Dans cette optique, qui me paraît de plus en plus plausible, pas étonnant qu’il soit compliqué d’admettre que dans la plupart des cas, ces hommes militants et profems ne sont pas la solution à nos problèmes mais bien la source de ceux-ci. Et que c’est bien à leurs attaques, coups bas, trahisons et agressions que nous sommes de fait exposées.

Garder foi en eux et espérer d’eux un soutien, une alliance ou la sécurité en dépit de leurs agressions oppressives répétées, c’est décidément l’illustration parfaite d’un superbe syndrome de Stockholm.