Rentrée scolaire, vue sur la mère

Jour de rentrée scolaire. La météo est parfaite, telle qu’on l’imagine dans un livre qui décrirait une scène de rentrée : il fait un peu moins de 20°, le ciel est gris mais il ne pleut pas, et de temps en temps une feuille tombe d’un arbre. L’air a cette odeur un peu âcre des matins tristes de fin d’été. La mélancolie est totale. J’ai fini par m’y faire ; et chaque année je replonge comme je le peux dans des souvenirs que je n’ai pas, reconstruisant mentalement ce qu’auraient pu être mes rentrées scolaires si j’avais eu l’environnement familial adéquat.

Mais tant pis : à défaut d’avoir mes propres souvenirs de chouettes rentrées, je contribue comme je le peux à construire ceux de mes enfants. Et je contemple avec une satisfaction de mamma béate cette famille que j’ai mise au monde, élevée, couvée, choyée, et qui depuis 21 ans constitue la réalisation du plus grand rêve de mon existence, celui qui ne m’a jamais quittée depuis l’enfance : rencontrer un homme, tomber amoureuse, l’épouser, et porter ses enfants. J’en aurais aimé 3 ou 4 mais mon état de santé et mes finances ne me l’ont pas permis, alors je n’en ai eu que 2, un garçon et une fille. Et c’est déjà formidable. Mes enfants sont géniaux, d’ailleurs. Tu verrais ma fille, c’est une pure merveille. Et mon fils, je te raconte pas.

Voilà. C’est moi. Et je suis consciente de la faille spatio-temporelle que ce genre de paragraphes peut provoquer dans un vortex féministe. Ma street cred vient de faire une chute vertigineuse, mon badge m’est violemment arraché, et l’univers disparaît en ce 1er septembre, à 10h50.

Je sens bien les remous inquiets derrière le clic qui vous a amenées à lire ce texte. Vous vous demandez où est passée la meuf qui depuis bientôt 10 ans aborde en gueulant tous les sujets de revendications émancipatrices qui lui tiennent à cœur, qui cause sexe, contraception, dégenrage des tâches, droit à avorter et à s’en foutre ? Vous êtes inquiètes d’avoir perdu la teigne de campagne qui voit le « terrain » militant comme un terrain vague à assainir, qui envisage de casser la gueule aux harceleurs de rue (parce qu’actuellement, quand elle cogne, elle risque de se faire mal plus qu’autre chose, vu qu’elle ne sait pas se battre, cette nouille), dévergonde les copines en groupes de parole non mixtes, refuse de repasser du linge, écrit des livres pas contents, va râler dans des micros devant des toubibs pour que nos chattes soient enfin libres ? Ou alors, vous vous dites merde, pas la peine d’avoir des gros tatouages de vilaine si c’est pour venir dire que le rêve de sa vie c’était de faire des bébés et de mitonner des sauces au vin ?

Je suis toujours là. Et cette mamma qui au bout de deux jours sans ses enfants commence à trouver que l’air se raréfie, ça a toujours été moi. Et ça, c’est le début du billet de rentrée scolaire d’une femme féministe. Oui.

L’atmosphère du petit déjeuner était parfaite : le sourire un peu anxieux de ma fille, sous le masque de bravoure de l’ado qui en a vu d’autres et qui sait qu’elle porte, précisément ce matin, le bon jeans avec le bon haut, et que ses baskets sont « juste » parfaitement élimées et de la bonne couleur, m’émeut plus que je ne saurais dire. En cet instant elle ressemble beaucoup à son frère, qui lui aussi, pour ses journées de rentrée, tient à cette minutie dans le choix de sa tenue vestimentaire.

Elle vient m’embrasser pour me souhaiter bonne journée, et elle s’en va. Au moment où j’entends le « clac » massif de la porte d’entrée, j’éprouve une sorte d’allégresse puérile : et HOP, une de moins dans la maison, demain c’est le tour du grand, BONHEUR. Lui, il est en congés scolaires depuis fin mai, et elle depuis fin juin. Globalement, plus de deux mois de présence constante de tout le monde dans la maison (mon époux travaille lui aussi à domicile), la vigilance émotionnelle qui n’est jamais totalement en repos, les contraintes logistiques, les demandes d’attention de chacun.e, et encore, me dis-je en repensant à ce texte, chez moi c’est cool, je ne suis même pas « le parent par défaut », et je n’ai plus le souci de la répartition des tâches. Et je n’ai pas non plus sur les épaules une pression qui risquerait de m’amener au burn out, même si je n’oublie pas cet autre texte formidable, qui me rappelle que moi aussi j’ai été une menteuse.

Alors avant de me mettre au boulot, je vais traîner un peu sur Twitter, histoire de voir ce qu’on raconte, ce matin. Et là, aucune surprise : sur Twitter, c’est comme ailleurs, comme devant le Super U où je vais aller faire des courses plus tard, comme à la boulangerie, comme sur les forums et comme au téléphone. Des mères célèbrent comme moi le petit côté « nos vacances commencent, enfin liiiiiibres », d’autres racontent, émues, la rentrée de leur bout de chou, et comment elles sont fières et en même temps tristes.

Et en beau napperon de mépris sur tout ça (on prend les mêmes et on recommence, sans arrêt, et pas seulement les jours de rentrée scolaire) : des gens râlent avec condescendance au sujet de ces mères qui saoulent à parler de leurs gosses. Et des féministes child free trouvent pertinent de chier sur le vécu des mères (ce qui est différent du fait de dire qu’on ne veut pas d’enfant), avec la même bêtise que certaines mères chient sur le vécu des femmes qui choisissent de ne pas avoir de gosses.

Mais dans tout ça, ce qui me questionne, c’est cette espèce d’injonction qui émerge progressivement d’un prétendu droit à se dire féministe : t’es féministe, meuf ? Ok mais n’oublie pas que pour te dire féministe, tu dois avoir déconstruit un certain nombre de choses, ou au moins avoir à coeur de le faire, et puis surtout, si t’as été assez gourde pour te reproduire, steuplé, mets un peu de cynisme dans ta vision de la maternité. Prends du recul, n’aime pas tes enfants avec une telle candeur, avec une telle ostentation, ça fait pas vraiment du bien à l’image de la Cause. Et si tu aimes vraiment plier des torchons et renifler l’odeur d’un cake en train de cuire, ou si tu aimes décrypter les motivations de celles qui aiment ça, s’il te plaît, fais-le en rappelant que toi tu es bien au-dessus de ça, réduis la vie des bobonnes à une trahison dont elles n’ont pas conscience et déguise ta réflexion en open bar du féminisme, comme ça tu pourras les accuser d’être victimes d’un système et retirer à leurs choix de vie toute valeur : elles seront traîtres ou prisonnières, pas d’autre chemin pour ces cruches.

Notre écosystème militant, quand nous sommes entre femmes, ne semble admettre le féminisme qu’une fois qu’il est matériellement prouvé par nos actes et nos choix. Et la maternité peut nous coûter cher, dans ce domaine. Oh, pas le fait même d’avoir des enfants, ça, ça passe (encore que. Pas toujours). Ce qui coince réellement, au fil du temps et en filigrane, c’est le bonheur de se vautrer dans la maternité, de trouver ça vraiment très cool, d’avoir éventuellement trouvé génial de dire « OH ATTENDS TOUCHE, IL A BOUGÉ » pendant la grossesse, et de se pointer en réunion féministe avec sa poussette et son sac à langer. Et de continuer à sourire en entendant des camarades dire « putain sérieux je comprendrais jamais ces meufs qui font des gosses. Sans déconner mais tu MESURES UN PEU LE DEGRÉ D’ALIÉNATION ? ». Euh, peut-être. Oui. Sauf que moi, je trouve tout à fait normal le fait de comprendre le choix de ces meufs qui ne veulent pas d’enfants.

Et bien sûr que je suis consciente de la différence de portée de ces deux chemins de vie : avoir des enfants dans une société où l’injonction maternelle est si forte, c’est une validation de la norme, un choix qui n’en est pas toujours un, et qui procède de beaucoup de facteurs compliqués, dans le cadre desquels l’agentivité mise en oeuvre par les femmes peut être extrêmement réduite. Choisir de ne pas avoir d’enfants en revanche, dans cette même société, c’est un positionnement qui demande le courage d’affirmer un refus face à une norme dominante. C’est être emmerdée par sa famille, ses amis, au boulot (alors que paradoxalement, les femmes sont professionnellement pénalisées quand elles font des gosses), c’est devoir répondre à des questions intrusives, sexistes.

Globalement, une femme qui est mère dans notre société sera moins opprimée qu’une femme qui choisit de ne pas l’être. En revanche, en milieu féministe féminin, les femmes qui sont mères et qui aiment ça, elles prennent cher.

Oui, nous autres mères, nous parlons de nos enfants avec des étoiles dans les yeux, aliénées que nous sommes. Avant de nous réjouir quand ils nous lâchent la grappe 5 minutes. Oui, même quand nous sommes autonomes dans nos déplacements, nous sommes pressées de rentrer pour les retrouver, nos rejetons. Oui, nos enfants sont parfois plus importants qu’une soirée dehors et nous préférons rester à la maison, même quand rien ne nous y oblige. Oui, nous sourions hypocritement en écoutant des féministes nous expliquer à quel point avoir fait sortir un bébé de notre vagin est un truc dégueulasse, qui nous enchaînera pour le reste de notre existence, parce que nous n’osons pas dire « Et sinon, TA GUEULE, ça te va comme réponse ? ».

La vue sur la mère, quand on est féministe, ne me plaît pas tellement. On n’en est plus là croyez-vous ? Je constate que si, et le clivage se durcit chaque jour.

Alors bon. Je continuerai à couver. Aliénée ou pas. Et j’espère pouponner mes petits-enfants, si j’en ai un jour (la perspective est assez proche, pour moi), avec le même bonheur que j’ai éprouvé à pouponner mes gamins.

Et je ne rendrai pas mon badge de féministe.

Printemps 1999 à gauche, avec mon fils. Hiver 2000 à droite, avec ma fille.

Printemps 1999 à gauche, avec mon fils. Hiver 2000 à droite, avec ma fille.