Les hommes qu’on aime, leur « féminisme », notre défaite

Même quand on est une vilaine féministe, il arrive qu’on aime des hommes. Pour de vrai. Dans le cadre d’une réflexion globale sur le fait d’aimer ou pas les hommes en tant que féministe, j’avais d’ailleurs écrit il y a quelque temps que si pour certaines, quand on aime on ne compte pas, dans mon cas quand j’aime, je ne lutte pas.

C’était vrai et ça l’est plus que jamais, mais je croyais avoir trouvé une façon tenable de fonctionner. Je me trompais.

Je n’ai pas de souci à établir une distinction nette entre l’acception politique du mot « homme » dans un cadre de féminisme militant, et sa dimension personnelle. Et je ne sais pas si je suis seule dans ce cas-là, mais j’ai autour de moi des hommes que j’aime. Pour eux, par amour et parce que sous mes piquants de féministe-hérisson se cache un cœur de guimauve (avec du caramel et des petits éclats de noisettes), je renonce à pas mal de choses. Je m’impose des silences. Je m’oblige à la tolérance. Et parfois même, face à un homme que j’aime et qui est déjà sensibilisé au féminisme (« conscientisé » comme on dit), j’accepte de débattre, d’échanger, je participe à des discussions autour de notions politiques et militantes.

hérisson

C’est un régime d’exception, dirais-je. Alors que je ne pratique plus aucune pédagogie depuis deux ans environ, pour un homme que j’aime il m’arrive encore de le faire avec plaisir. Ce n’est pas une corvée, c’est partie intégrante de la relation : on discute, on échange. Et si ça n’a pas été facile de concilier amour et féminisme, après avoir mis mon féminisme de côté pendant un temps pour éviter les tensions, j’ai fini par trouver – me semblait-il – une voie médiane qui préservait à la fois mon engagement et la relation.

De fait, et je pense que je ne suis pas seule à faire ce constat, un homme « militant » qu’on aime dispose d’une marge de manœuvre assez confortable, en termes de propos limites. C’est l’homme qu’on aime alors bon. Si on l’aime, c’est que… Enfin je veux dire, lui c’est pas pareil. Oui d’accord, si n’importe quel autre mec militant/engagé/conscientisé disait la moitié de ce qu’il lâche en toute décontraction, on aurait envie de lui péter la mâchoire. Mais lui, non, en fait. Parce que tu comprends, le contexte de… Ouais bon, c’est pas pareil, c’est tout, quoi keskya.

L’homme qu’on aime est également, quand il tient des propos qui analysent des choses, questionnent et constatent, un camarade, un allié envers et contre tout. Pas question de penser que ce qu’il dit est inadmissible, violent, écrasant de gratuité et d’injustice. Le cumul amour-camarade est casse-gueule mais je refusais de l’envisager comme une machine à bullshit, en dépit d’indices récurrents qui auraient du me sortir de mon coma mental.

Et puis un jour, l’homme qu’on aime (engagé, conscientisé, rappelons-le) dit quelque chose et on commence à discuter, à débattre. Rien de bien nouveau. Sauf que cette fois, au fil de l’échange on se met à questionner vraiment son propos. Et là, ça commence à piquer.

Imaginons que le sujet de la discussion soit la notion de privilège. On va la jouer courte : ce terme recouvre un certain nombre de choses en milieu militant. Et quand on fait partie d’une classe opprimée, le mot « privilège » a une signification qu’on n’a plus le luxe de tordre à loisir pour suivre le sens du vent, ou le raisonnement théorique tel qu’il vient et nous emporte, sous la brise légère de ce printemps lumineux.

Pour nous, le privilège c’est celui de l’oppresseur et on ne jongle pas avec le mot, on se prend juste ses conséquences concrètes dans la gueule à chaque fois qu’on a la prétention de ne pas vouloir être traitées comme des paillassons. Lutter contre les privilèges de l’oppresseur, c’est un putain de sale boulot qu’on a même pas vraiment choisi, et ça entraîne un putain de prix à payer.

Imaginons maintenant que dans le cadre de cette discussion autour de la notion de privilège (on rappelle qu’il y a déjà un peu de frottement à ce stade), on mentionne également le mot « norme ». Voilà un autre terme porteur de sens, en milieu militant. Et nous n’avons pas non plus trop le luxe de jongler avec. La norme, on se la mange en travers de la tronche à chaque fois qu’on lève les yeux, qu’on veut ouvrir un magazine, qu’on veut acheter un jouet pour nos gosses, qu’on veut s’habiller pour aller bosser, qu’on traverse la rue, qu’on envisage un maillot de bain pour l’été, qu’on ose aller à un rendez-vous de boulot sans avoir refait ses racines grisonnantes, ou qu’on veut prendre la parole alors que 5 mecs l’auront confisquée avant qu’on ait pu ouvrir la bouche. La norme, elle nous casse aussi les reins dans la sphère privée, à chaque fois qu’on a pas envie de faire à bouffer, qu’on se lève la nuit pour le bébé qui pleure, qu’on est la seule de la baraque à penser au linge, qu’on s’est tapé les courses en rentrant du boulot et qu’on croule sous notre triple journée. La norme, quoi.

norme

Mais l’homme qu’on aime, lui, il n’a pas à se coltiner tout ça. L’homme qu’on aime, il peut suivre son raisonnement, le dérouler tranquillou dans son esprit qui aime et peut penser au calme, et aime et peut verbaliser sans pression. C’est ainsi qu’arrive, en toute décontraction du gland, #CeMomentGênant où l’homme qu’on aime explique que non, tel truc n’est pas la norme et que non, tel truc n’est pas un privilège. Ah, mais euh. OK. Houston, on a un problème, là.

Objectivement, l’homme qu’on aime commence à proférer de la merde et quand on dit « commence », on est cool parce que c’est loin d’être la première fois. Mais on hésite à sauter le pas et à l’admettre. Alors qu’en débat militant on aurait taillé des colliers de bite depuis environ 20 minutes, là on hésite. C’est l’homme qu’on aime, tu comprends, alors pfff, d’un coup, on doit faire un sacré saut périlleux mental pour bien saisir qu’il est en train de dire de la merde, une merde si épaisse, si collante, qu’on n’en pardonnerait pas le centième à un profem libertaire cité sur Salut Camarade sexiste.

Mais lui, va savoir pourquoi, on tente de le comprendre. Pas parce qu’il resterait éventuellement la moindre chance qu’il ait un chouïa raison, mais parce qu’on l’aime, et que l’amour c’est un peu l’écran total du féminisme, SPF 50 : quand t’en as sur toi, les rayons du féminisme ne t’atteignent plus. C’est donc toute huileuse d’amour, histoire d’être sûre, qu’on repose les questions à cet homme pourtant familier des concepts militants :

– Donc pour toi, le temps de parole égal des hommes et des femmes, c’est la norme ?
– Oui. Pour moi c’est normal [Tu le sens le gros foutage de gueule sur la distorsion du mot « norme », là ?]
– Non mais là on parle de norme, la NORME quoi. Et les mecs qui ont un temps de parole supplémentaire aux femmes, c’est pas un privilège ?
– Non.

PAF LA GIRAFE. Comme ça, pour suivre un raisonnement. Ca peut se résumer à quelques phrases et en général ce ne sont pas les premières, ça peut être le compagnon mais ça peut aussi être le frangin, le meilleur ami, le bon copain, le cousin anarchiste, et puis ça peut être des mots mais ça peut aussi être du sexe contraint, des mots humiliants, une désinvestissement total en période de galère, des attitudes ultra sexistes, une propension à nous prendre pour des déversoirs émotionnels et intellectuels, le tout pendant qu’on planifie la triple journée du lendemain.

C’est là que j’ai eu le déclic de l’abrutie : pourquoi les hommes qu’on aime – et là je parle de ceux qui sont conscientisés, éveillés au féminisme, ceux qui vomissent les profems à la con dont nous avons à subir les violences quasi-permanentes – se permettent-ils de dire de telles merdes ?

La réponse est simple : parce qu’ils peuvent. On a beau les aimer, ils ont beau être merveilleux, ils restent des mecs, pour qui le féminisme est au mieux une préoccupation empathique, au pire un loisir intellectuel.

Quand on n’est pas victime de l’oppression patriarcale, on peut se permettre de jongler avec des concepts, de suivre des raisonnements à voix haute, sans avoir à prendre en compte la violence contenue dans ces raisonnements. Et c’est ainsi qu’on se retrouve à dire à une femme féministe que le privilège et la norme n’existent pas. Vu qu’on la voit pas comme ça, la norme. Vu qu’on n’aime pas trop le mot privilège.

Les hommes qu’on aime, il s’excusent tout de suite après. Et ils conservent, grâce à l’impunité qu’on leur offre, toute latitude de regretter leurs propos au moment où ils en constatent la violence, pour ensuite recommencer, encore et encore, au gré de leurs raisonnements théoriques menés à voix haute, tel qu’ils leurs viennent et les emportent, sous la brise légère de ce printemps lumineux.

Pourquoi font-ils cela ? Parce qu’ils peuvent. Ce n’est pas de la méchanceté, de la malveillance ou de la bêtise. C’est simplement une possibilité qu’ils ont, en plus de toutes les autres : les hommes qu’on aime sont nos #NotAllMen triés sur le volet, ceux à qui on laissera le droit de nous gifler avec leurs raisonnements oppressifs, pendant qu’on tirera à boulets rouges sur d’autres militants à qui on ne pardonnera rien.

Ils peuvent, puisqu’ils sont désolés. Puisqu’ils se contentaient de penser à voix haute. Puisqu’ils n’ont pas fait exprès. Puisqu’ils ne voulaient pas blesser. Puisqu’ils affirment que tel mot signifie telle chose dans leur dictionnaire personnel. Puisqu’on a posé des questions pour bien saisir, et que c’est donc un peu peut-être pourquoi pas notre faute aussi. Puisqu’on mettra quand même leur queue dans notre bouche même après les avoir entendu nier le privilège masculin et la norme qui nous oppresse. Puisque leurs mots n’ont aucune conséquence, ne leur retirent rien, ne les limitent en rien, ne recouvrent pour eux aucune réalité concrète.

Pour eux ces raisonnements ne sont que des exercices mentaux. Pour nous c’est une double peine en matière de souffrances : celle d’entendre ces mots de leur bouche, et celle de vivre au quotidien les réalités qu’ils recouvrent.

Ils le font et le refont. Pourquoi ? Parce qu’ils peuvent, c’est tout. Et s’ils peuvent, c’est grâce à nous. Parce que l’amour qu’on éprouve pour eux nous interdit de renégocier l’inconditionnalité de notre attachement, dont les termes se résument à des clauses léonines : « Tu as tous les droits, tant que tes intentions sont pures. Le jour où je sens la moindre malveillance dans tes mots et dans tes actes, tu dégages. Mais en dehors de ça, tu peux me maltraiter, piétiner mes sentiments, me dire des horreurs, ignorer mes appels au secours, me laisser baignant dans mon propre sang : tant que tu ne l’as pas fait exprès, mon cœur, mon corps et mon âme t’appartiennent ».

C’est comme ça que, munies de nos petits arrosoirs d’amour, nous aidons chaque jour le patriarcat à pousser, à faire de jolies fleurs, à s’épanouir au soleil. Et dans une belle démarche de recyclage, nous lui donnons comme engrais la merde proférée par les hommes qu’on aime, parce que la merde devient du fumier, et que le fumier est un bon fertilisant.

Je pensais qu’un bon coup de colère m’aiderait à dire non. Alors j’ai réussi à dire non, mais ma colère n’a pas fait long feu. Je me suis fait l’impression d’une pathétique maîtresse d’école ; mon refus sonnait comme une punition, ma peine comme une représaille.  C’est un casse-tête absolu.

Pourtant je maintiens cette affirmation, et là encore c’est moi qui serai la première à en payer le prix : la pédagogie est une option valable mais quand elle échoue, la sanction peut s’avérer très efficace. Notre objectif est double : d’un côté nous souhaitons que les hommes comprennent qu’ils se comportent de façon oppressive, de l’autre nous souhaitons simplement qu’ils cessent de se comporter de façon oppressive. Et nous aimerions croire que le second objectif sera atteint grâce au premier.

De fait, quand ils comprennent, c’est un excellent point de départ : ça les aide à décortiquer leurs paroles et leurs actes et à repenser tout ça. Cela nourrit d’ailleurs notre tolérance face à leurs tâtonnements : comment condamner de si bonnes volontés ? Ils nous le répètent à loisir, d’ailleurs : « Tu sais que jamais je n’ai eu de mauvaise intention ! ». Oui, on sait. Et on vous laisse croire que ça change quelque chose au résultat, mais on souffre quand même des saloperies que vous dites et faites. Alors on veut bien être patientes et compréhensives, et de toute façon on ne nous a rien appris d’autre pendant des siècles, donc on ne vous jettera pas la pierre de peiner à déconstruire vos automatismes.

Mais quand il est difficile voire impossible de leur faire comprendre, imposer des conséquences concrètes à leurs comportements oppressifs est une solution tout à fait opérante. Pas pour faire la révolution, non. Juste pour cesser de souffrir de ces comportements, d’avoir à les prendre en pleine gueule, d’en être blessée.

Mais c’est vraiment très dur. L’amour est à la fois un filtre anesthésiant et un catalyseur de souffrance quand on veut le contourner pour appliquer aux hommes qu’on aime la juste réponse à leurs comportements oppressifs.

Je nous souhaite bien du courage.