Vouloir que les hommes comprennent, cette entrave à nos luttes

L’affaire Baupin fait émerger, comme à chaque révélation publique de faits d’agressions sexuelles, de viol et/ou de harcèlement sexuel, des paroles de femmes. Elles réagissent à l’affaire elle-même et parfois trouvent le courage de témoigner à leur tour d’agressions sexuelles, de viols et/ou de harcèlement dont elles ont été victimes.

Au-delà de ces paroles, elles mènent des réflexions très intéressantes autour du comportement des hommes, à la fois dans la sphère privée et publique, dans un cadre intime ou publiquement engagé, tous ces aspects étant parfois étroitement imbriqués.

Nous avons toutes des cheminements personnels et politiques différents, et nous avons chacune notre propre façon d’être féministe, en fonction de nos objectifs, de nos contraintes et de nos possibilités. Nos paroles, nos actes, nos initiatives, nos renoncements, nos tentatives et nos silences sont le résultat d’un nombre incalculable de choix et de non-choix, qui dépendent toujours plus ou moins du prix à payer.

On peut cependant dégager une louable constante dans ces cheminements féministes, y compris quand (comme moi par exemple) on a renoncé à toute tentative de pédagogie pour privilégier le but final : cette constante, c’est l’envie, le besoin, la nécessité ressentie d’obtenir des hommes qu’ils comprennent.

Nous voulons lutter contre le viol, les agressions sexuelles et le harcèlement : notre objectif est donc que les hommes changent de comportement et cessent d’agresser, de violer, de harceler.

Mais nous sommes, pour beaucoup d’entre nous, convaincues de la nécessité absolue que les hommes comprennent. Comprennent pourquoi, comprennent comment, comprennent nos luttes, comprennent notre but, comprennent notre souffrance, comprennent l’importance de, comprennent la gravité de, comprennent pourquoi nous devons, comprennent pourquoi ils font, comprennent pourquoi ils disent, comprennent comment ils pensent.

Nous consacrons de l’énergie et du temps à ce qu’ils comprennent. Et nous nous sentons obligées de nous justifier auprès d’eux, pour les rassurer sur le fait qu’on les aime.

Ça ne fonctionne pas. Ou alors à titre individuel, de façon ponctuelle. Jamais pour longtemps. La pédagogie a ses limites.

Nous sommes conditionnées à être approuvées, validées par les hommes et le fait est que nous avons du mal à agir « contre » eux en tant que groupe social sans qu’ils nous aient implicitement autorisées à le faire.

En parallèle, nous sommes souvent persuadées que nous obtiendrons de meilleurs résultats, plus sains, plus profondément efficaces, si nous faisons preuve de bienveillance et de patience, si nous engageons et maintenons un dialogue constructif, pour que les choses avancent.

Un peu comme avec les enfants et les chiens (l’analogie a l’air horrible balancée comme ça mais respirez à fond, je vais dérouler mon raisonnement et ce n’est pas si épouvantable que ça) ; en effet, actuellement il ne nous viendrait plus à l’idée d’éduquer un enfant en obtenant des choses de lui par la contrainte, la violence ou la peur. Nous pratiquons une éducation bienveillante, dite « éducation positive ». De même avec un chien : bien sûr qu’on peut obtenir que le chien obéisse en lui collant une trempe, mais c’est horrible. Nous, ce que nous voulons, c’est que notre chien soit épanoui et retienne au mieux quelques comportements positifs simples, le plus souvent destinés à assurer sa propre sécurité, comme par exemple le fait de ne pas sauter comme un foufou à l’extérieur de la voiture quand on ouvre la portière, car cela peut être dangereux pour lui.

Alors pourquoi n’accorderait-on pas aux hommes les mêmes égards, la même bienveillance, la même pédagogie positive ? Pourquoi ne pas considérer que l’homme, s’il est certes un ennemi politique en tant que groupe, n’en est pas moins un possible allié parfaitement apte à saisir en quoi, pourquoi et comment ses paroles harceleuses, ses regards lourds, sa main sur le cul de ses petites camarades ou son insistance à obtenir d’une femme qu’elle admette qu’elle en a quand même envie et qu’elle la mette entre ses cuisses ou dans sa bouche, cette amicale et turgescente bite, constitue quand même un problème de taille (comme sa bite, voilà, vous l’avez).

Pourquoi ne ferait-on pas preuve de pédagogie, hein ? Pourquoi abandonnerions-nous l’idée qu’ils peuvent et devraient comprendre pour que les choses avancent ? Pourquoi ce n’est pas pareil qu’avec les enfants et les chiens ?

Ce n’est pas pareil parce que quand on parle d’éduquer un enfant ou un chien, on parle de bienveillance à l’égard d’un groupe socialement dominé. Quand on parle de pédagogie à l’égard des hommes, on parle de bienveillance à l’égard d’un groupe dominant.

Et notre problème, à nous femmes (groupe dominé) face aux hommes (groupe dominant), c’est que nous sommes habituées à avoir les jambes sciées quand ils ne nous valident pas. De la même façon que l’enfant va éprouver un terrible et paralysant chagrin quand ses parents font preuve de violence éducative, et endurer ensuite les conséquences des traumatismes générés par cette violence. Idem pour le chien.

La première question est à présent de déterminer dans quelle mesure notre féroce besoin que les hommes comprennent est une demande de validation de nos luttes, un feu vert tacite que nous leur mendions.

La deuxième question est de savoir ce que nous accordons à considérer comme prioritaire : nous ou eux ? Nous enfin à l’abri de leurs comportements violents ? Ou eux en train de comprendre des trucs qui ne nous garantiront jamais d’être à l’abri de leurs comportements violents ?

La troisième question, qui découle des deux précédentes, est de savoir comment trouver le déclic qui fait qu’un jour, être comprises et validées par les hommes n’a plus d’importance parce qu’enfin nous nous sentons symboliquement autorisées à nous faire passer d’abord : notre sécurité d’abord, nos intérêts d’abord, notre temps d’abord. Qu’ils comprennent ou pas ? On s’en fout : on a pu tester sur pièces que leur compréhension des choses ne nous met pas en sécurité et ne modifie pas leurs comportements.

Ce qu’on a pigé en revanche, c’est que le temps passé à leur expliquer pour qu’ils comprennent, c’est du temps qui n’est pas passé à lutter pour notre bien, et qu’en définitive ce temps qu’ils nous prennent, qu’on leur a donné, c’est du temps perdu pour le féminisme, contrairement à l’idée officielle séduisante qu’on nous vend et qui consiste à prétendre que le féminisme a besoin des hommes. Alors que le féminisme a simplement besoin des femmes. Dire que le féminisme a besoin des hommes, c’est comme dire qu’un cycliste a besoin de freiner à mort et d’avoir les chevilles ligotées pour avancer : ça n’a pas de sens.

Ce jour-là, le jour où on se fiche qu’ils comprennent parce qu’on réalise que ce n’est pas ça qui fera changer les choses, il met souvent des années à arriver. Mais quand il arrive, on est à même de consacrer le temps qu’on passait auparavant à expliquer aux hommes le pourquoi, le comment et l’intérêt de ne pas harceler, violer et agresser, à mettre en place les moyens de les empêcher matériellement de le faire.

Quand ce jour arrive enfin, on est en mesure d’assumer sans aucun stress de voir dans le regard d’un homme la totale incompréhension devant notre détermination à agir en l’écartant simplement de notre chemin, nos précieuses minutes de militantisme dans nos journées chargées étant bien plus productives quand on les consacre aux femmes qu’aux hommes.

« Nous d’abord », c’est une expression vite écrite, vite démontrée quand on y pense, mais on peut mettre une vie entière à l’incarner vraiment. Parce que faire le deuil de la compréhension et de la validation masculine, fût-elle oppressive et limitante dans nos choix et nos actes, c’est accepter de faire le deuil des seuls repères qu’on nous ait appris à reconnaître venant d’eux, en tant que femmes.

S’affranchir d’une violence symbolique et concrète, c’est s’affranchir tout court et remplacer un élément connu par du vide, qu’on peut ne pas savoir tout de suite comment combler. C’est très dur.

Mais une fois que c’est fait, ça laisse plein de temps pour nous. Nous d’abord, donc.