La sororité, cette bénédiction… Et cette pesante injonction

Quand on est féministe et qu’on milite, quels que soient les terrains concernés, on apprend peu à peu l’importance de la bienveillance entre femmes. Cette bienveillance, qui se traduit en actes et en mots de soutien, en solidarités multiples et en écoute de l’autre, si différente de nous soit-elle, est indispensable et on peut mettre des années à en prendre conscience.

Quand on tarde à saisir la nécessité de cette bienveillance, ce n’est pas parce qu’on n’aime pas les autres femmes ou parce qu’on veut absolument faire cavalière seule. C’est plutôt parce qu’on a bien intériorisé cette distance et cette rivalité implicite qu’on nous inculque depuis l’enfance, et qu’on pourrait traduire par : « Recherche la bienveillance des hommes, méfie-toi des autres femmes ». Cela signifie que l’homme, en tant qu’oppresseur et ennemi de classe, peut nous protéger d’un certain nombre de choses pour peu qu’on sache s’abriter auprès de lui. Nous recherchons donc souvent ce qu’on appelle « le sexisme bienveillant » et nous nous enchaînons à l’oppression patriarcale en le faisant, parce que nous ne savons pas comment nous émanciper autrement.

Cela donne des femmes (j’ai été comme ça) qui affirment qu’elles se sentent mieux en compagnie des mecs, que les meufs ça les emmerde parce qu’elles ont des préoccupations futiles, que les nanas entre elles c’est niaiseries, vacheries et compagnies, qu’avoir des potes mecs c’est tout de même plus sympa, plus franc, plus cool et plus sincère.

Cela donne aussi des femmes qui ressentent très fort la division féminine instaurée par ce système patriarcal, et qui vont aller spontanément vers une démarche d’empowerment… Mais vont la rechercher auprès des hommes.

Il faut parfois des années pour sortir de ce système, qui implique une forte misogynie intériorisée. Le jour où on parvient à s’en extraire un peu, c’est cool. On découvre les effets bienfaisants de la sororité ; on cesse peu à peu de taper sur la gueule des autres femmes, on apprend à se soutenir les unes les autres, on abandonne nos critiques acerbes du vernis à ongles et du rose sous prétexte que nous on crache par terre et qu’on porte des pantalons miteux, bref on parvient enfin à s’envisager comme solidaire et bienveillante. Ceci dit, là je schématise, ayant moi-même alterné différentes périodes, allant de « Je cire mes Doc en crachant dessus et je crêpe mes cheveux à la bière avant d’aller pogoter en concert » à « J’ai presque fini de crocheter de la dentelle sur ce mouchoir », en passant par « Chérie, il faut absolument que tu m’aides à choisir entre ces deux bases de teint, je ne suis plus sûre de vouloir utiliser de poudre compacte, ça plâtre mes cernes ». Autant dire que je suis un sacré bordel.

La sororité est donc une nécessité. C’est même un des plus grands bienfaits en milieu féministe.

Et c’est également en train de devenir une pesante injonction.

La sororité, ce truc génial et indispensable, se transforme progressivement en un rappel sournois et auto-oppressif de la faiblesse de notre « classe » (les femmes, donc) et de l’interdiction de nous affronter sur des prises de position pourtant essentielles et très politisées, tout cela par peur et par refus de diviser le féminisme… Et de perdre des copines.

Or, la crainte de la division est en soi une façon d’entériner et de pérenniser notre perception de nous-mêmes comme « faibles », car si nous nous sentions aussi fortes que nous le sommes – et nous le sommes -, nous ne craindrions pas quelques dissensions. Après tout, est-ce que les hommes, eux, reculent devant les affrontements internes à un parti ? Se sentent-ils affaiblis dès que deux d’entre eux (ou deux groupes) débattent au sujet d’un point de divergence ? La diversité des approches au sein d’un mouvement ne contribue-t-elle pas à l’enrichir et à le faire avancer ?

On en arrive donc à des situations absurdes, où certaines femmes vont renoncer à faire valoir leur liberté de choix et leur point de vue auprès de leurs camarades féministes : elles vont s’auto-censurer et se silencier, aussi efficacement que le feraient des hommes, pour ne pas « diviser »… Ou perdre des copines.

Et si elles choisissent d’exprimer leur point de vue malgré tout, elles vont effectivement « diviser »… Et perdre des copines. Cela donne alors lieu à des scissions basées sur des affinités personnelles, sur un fort affect et sur du copinage plus que sur le fond des propos militants.

Je suppose que tout cela évoluera au fil du temps, et que les femmes qui trouvent actuellement refuge dans les alliances affinitaires protectrices pour bannir les contradictrices de leur espace trouveront dans les années qui viennent la force de mettre en retrait la crainte d’être critiquée pour se pencher sur les raisons politiques et militantes des oppositions. Et on a beau jeu d’exiger de ces contradictrices une démarche pédagogue, la pédagogie s’avérant inopérante dans un contexte où des militantes qui tiennent des propos très violents à d’autres femmes (jugeant leurs choix de façon méprisante en enrobant leurs verdicts dans une approche doucereuse, et là je pense à des sujets comme l’allaitement mais il y en a plein d’autres), vont dans le même temps refuser la moindre critique et se retrancher derrière un chantage affectif qui exclut tout échange politisé.

Sous prétexte de sororité, on commence également à avoir du mal à exprimer de façon légitime que les points de vue des unes donnent l’impression aux autres d’être globalement à chier. Il y a pas mal de sujets qui, entre militantes, constituent des points d’échange délicats, dont personne ne sort indemne quand on en débat.

J’assiste notamment, depuis 3 ou 4 ans, à l’émergence d’une parole dominante dans pas mal de domaines féministes, qu’il s’agisse d’activité professionnelle, de choix conjugaux ou amoureux, de maternité ou d’engagements divers. Et ce qui n’était au départ qu’un fort encouragement à revendiquer le droit à l’information dans le but de faire de vrais choix s’est peu à peu résumé à une injonction qui ne dit pas son nom : celle de faire LE choix qui collera à telle ou telle doxa, et qui constituera LE chemin en dehors duquel il n’y a pas de salut possible.

Les courants de pensée évoluent et nous sommes toutes imprégnées de l’époque dans laquelle nous vivons. Nous en tirons des choix ou des non-choix, en fonction de nos contraintes, de nos possibilités logistiques, financières et humaines et de nos envies (nos envies arrivant hélas souvent en dernier dans les critères de décision). Il est évident que dans ces contextes complexes, aucune femme féministe ne déboulera dans un échange en affirmant que notre choix est merdique. L’injonction prendra plutôt la forme douce d’une petite condescendance fielleuse, au détour de phrases lâchées comme des missiles dans le terrain vague de nos doutes et de nos questionnements.

J’ai appris à mes dépens (notamment quand j’étais journaliste et que j’écrivais sur la sexualité) qu’il est très compliqué de lutter contre une injonction sans la remplacer par sa propre injonction, née de notre conviction et de notre volonté d’informer.

L’obligation tacite de sororité fait alors courir un risque fort à la femme qui exprimera un désaccord net avec le discours injonctif d’une autre militante. Il devient compliqué de formuler l’évidence, à savoir que même bien informées, même super éclairées, nous ne choisissons pas forcément ce qui est validé par ce groupe militant auquel nous sommes pourtant si heureuses d’appartenir. Et quand ce choix est jugé, condamné, bien sûr que nous jugeons en retour.

Nous sommes féministes parce qu’il le faut, pour nous émanciper notamment des jugements sociaux et du droit des autres à disposer de nous et à nous dicter nos mots et nos actes. Ce n’est pas pour retrouver en milieu militant les mêmes comportements merdiques de jugement et d’injonctions sournoises.

L’émancipation des femmes passe par le libre choix. Il est violent de constater qu’en milieu militant, ce droit au choix commence à nous être refusé, de façon onctueuse et insidieuse, et que c’est au nom même de la sororité que toute critique des injonctions en milieux féministes est proscrite. La question de l’allaitement est actuellement un exemple frappant de ce problème mais c’est transposable à beaucoup d’autres domaines féministes.

La sororité ne devrait pas constituer un laisser-passer pour une propagande oppressive de militantes pro-ceci ou anti-cela, mais au contraire une invitation à ce que chacune puisse effectuer des choix en fonction de ses contraintes et de ses besoins, et que dans ce processus elle soit soutenue par les autres femmes. Oui, la sororité devrait entraîner un soutien massif aux femmes qui choisissent de ne pas faire ceci ou cela en dépit de 12,5 études qui leur auront expliqué que faire ceci ou cela c’est super cool.

Et non, la sororité ne devrait pas nous obliger à lisser tous nos échanges par crainte de déclencher des conflits. C’est également un déconditionnement à entreprendre : nous pouvons survivre aux divergences de vues et surtout les dé-corréler de nos réactions épidermiques et émotionnelles. Ce n’est pas facile, mais ça viendra. Un de ces quatre, chaque femme pourra choisir de faire ce qu’elle veut parce qu’elle aura appris à laisser les autres faire ce qu’elles veulent.

Mais surtout, chaque femme se sentira libre de refuser la violence de ses sœurs, même si elle comprend, même si cette violence est une violence intériorisée, répercutée sur d’autres femmes par réflexe. Quand une femme m’insulte pour défendre son compagnon masculiniste, quand une autre estime que si j’avais été bien informée j’aurais allaité, quand des meufs féministes me disent que je suis une salope, je veux bien faire l’effort de comprendre que tout ça provient en partie de l’intériorisation de tout un tas de choses issues de conditionnements patriarcaux. Pour autant, il est exclu que je taise la violence de ces comportements au nom de la sororité, cette bénédiction devenue injonction sacrée au sein du féminisme.