(Cesser de) militer en terrain virtuel glissant

Il y a les années qui passent et qui modifient la façon dont on envisage les choses. Il y a l’entourage qui change, les contextes qui évoluent. Il y a aussi les priorités et les contraintes qui influent sur ce qu’on feint encore de considérer comme des choix alors que la plupart du temps, ce qu’on s’obstine à nommer « mes choix » ne sont que des pis-aller.

Vieille et nostalgique

Je suis née en 1974 alors évidemment, le féminisme dont on m’a parlé dans mon enfance et mon adolescence était plutôt essentialiste. J’en suis revenue, à partir du moment où j’ai été en mesure d’y réfléchir sans être entravée par la peur d’être rejetée. Mais j’ai proféré plus souvent qu’à mon tour des énormités du style « Oui enfin une femme ça doit rester une femme » et j’assortissais mes phrases d’affirmations enthousiastes en rapport avec les cheveux, le maquillage et les fringues. Qu’on me parle d’égalité salariale et j’étais à fond sur d’appliquer réellement les lois déjà votées. Qu’on me parle d’avortement et je brandissais sans hésiter le droit à disposer de mon corps. Mais au-delà de ça, j’étais assez timorée. Je n’éprouve pas le besoin de me justifier : je disais ce qu’on m’avait éduquée à dire et j’avais trop peur de dépasser les limites d’un féminisme qui, dans mon environnement socio-culturel et familial de l’époque, aurait alors fait de moi une paria.

Mais les années passent et les choses changent ; on évolue et on amende ses prises de position tandis qu’en parallèle, on en durcit d’autres.

Et surtout, on multiplie les terrains de luttes ; c’est une richesse indéniable. En tant que femme d’âge moyen, j’ai connu l’internet « du début », dans les années 2000. Je ne dois pas être la seule à avoir les oreilles qui sifflent à l’évocation de la connexion 56K qui monopolisait la ligne téléphonique (ma grand-mère se plaignait tellement de trouver la ligne occupée quand elle essayait de me joindre qu’elle a proposé de me payer l’ouverture d’une seconde ligne pour pouvoir m’appeler en toute tranquillité, ce que j’ai refusé bien sûr) et les yeux qui saignent au souvenir de l’écran affichant l’un après l’autre les petits pantins jaunes qui illustraient la progression laborieuse de la connexion. J’avais le forfait « 50 heures par mois », c’était la grande vie.

J’ai donc connu, dans cet internet-là, les forums à leur grande époque, puis les blogs. Entre 2002 et 2005, j’ai plongé la tête la première dans ces univers, faits de discussions, de débats et d’échanges amusants, distrayants, sérieux, très prenants, passionnants. Puis les années 2007, 2008 et 2009 ont fait d’internet mon « lieu de travail » autant que mon « outil de travail », mais aussi un outil et un terrain de lutte.

2010 et 2011 ont constitué une période dense, d’intensification des actions et de maîtrise accrue des différents moyens et process. 2012 et 2013 ont marqué l’adoption d’un rythme tout aussi intense mais contrôlé.

Et depuis 2014, je suis officiellement une vieille conne puisque la nostalgie, la lassitude et la frustration constituent les émotions principales qui m’animent quand j’approche internet. Internet est toujours mon lieu de travail et je fais avec parce que c’est comme ça, point barre. Ca ne me met plus des étincelles dans les yeux mais le boulot c’est le boulot.

Internet, outil de lutte dévoyé

En tant qu’outil de lutte en revanche, internet me fait à présent froid dans le dos : c’est en effet devenu un terrain miné, glissant, dégueulasse et abritant le pire mais de moins en moins le meilleur. Plus effrayant encore : il n’est plus possible de se rassurer en feignant de croire que « sur internet ce n’est pas la vraie vie ». Internet est une passoire dont les trous constituent une passerelle très concrète entre monde virtuel et monde réel. Non seulement les agressions en ligne peuvent être vraiment traumatisantes pour certaines d’entre nous, mais elles peuvent également s’incarner sans ambiguité dans notre vie quotidienne.

La première fois qu’on m’a envoyé un mail avec mon adresse et toutes mes coordonnées en m’annonçant qu’on allait me buter et défigurer mes gosses parce que j’avais dénoncé publiquement un site anti-ivg, j’ai du courir jusqu’aux chiottes, prise de nausée. Dans les années qui ont suivi, je me suis habituée mais jamais résignée : ça me choque toujours autant et la dernière charge contre moi a été d’une violence dévastatrice. Et cela n’a rien de commun avec les affrontements pourtant gratinés qui déchaînaient les passions sur les forums des années 2000.

Bourbier féministe et violence décomplexée

En ce qui concerne la lutte féministe, internet est devenu un bourbier. Entre le harcèlement qui s’intensifie de façon affolante sur des plateformes dont le business model consiste à tenter d’encaisser un max de recettes publicitaires en essayant de générer le plus gros trafic possible et en monétisant nos données personnelles, ce qui implique d’offrir un espace d’expression sans limites aux nazis, aux fachos, aux harceleurs et aux violeurs de tous poils, et les milieux militants qui abritent eux-mêmes leurs quotas d’agresseurs et de violeurs, soutenus par leurs potes proféministes et par certaines femmes elles-mêmes, ça craint de plus en plus.

Mention spéciale pour le féminisme sur Twitter qui depuis un an (et plus particulièrement ces derniers mois) semble sur le point d’imploser : des menaces de viol et de mort sont quotidiennement adressées à un grand nombre de militantes, ce qui aiguise le besoin compréhensible de repli des microcosmes de féministes en groupes soudés. Ce nécessaire repli entraîne en toute logique des affrontements sur le terrain du débat d’idées face à d’autres groupes soudés, ces groupes devenant eux-mêmes des cocottes-minute sous pression et se mettant sur la gueule entre eux. Et ce n’est pas surprenant, dans cette atmosphère de huis clos virtuel, pas forcément intentionnel au départ et probablement utile à l’empowerment des groupes féministes, mais qui empêche actuellement toute respiration émotionnelle extérieure, toute prise d’air apaisante.

Arrache-toi de là t’es pas de ma bande

Il y a aussi le problème non négligeable soulevé par la dépolitisation des regroupements féministes au profit de rapprochements amicaux basés sur l’affection, au détriment de toute réflexion de fond : c’est ainsi qu’on voit des féministes passer des heures, voire des journées à se mettre sur la gueule, ce qui établit déjà clairement un privilège d’emploi du temps (passer sa journée sur Twitter ne suppose pas obligatoirement d’être oisive mais suppose en revanche une certaine liberté ou tout au moins le droit et la possibilité d’être connectée en journée, ce qui n’est pas anodin).

Ces conflits se déroulent assez régulièrement à 30 contre une et relèvent plus souvent d’une opposition affinitaire que d’un réel débat d’idées, ou alors ils se déroulent en camps égaux mais semblent relever d’un sentiment d’appartenance à un clan, rarement d’une adhésion idéologique. On voit aussi des féministes prendre la défense d’agresseurs ou de masculinistes parce que ce sont leurs potes et parce qu’ils « travaillent dessus », puis se déchirer entre elles. Pendant ce temps, les mecs se frottent les mains : tant que les meufs sont occupées à se mettre sur la gueule, le patriarcat est peinard.

Tout cela se déroule presque toujours dans un contexte de jargonnage oublieux de sa propre spécificité, mêlant un maniement très fin de l’outil et l’utilisation de termes incompréhensibles à toute profane. On en arrive à des situations surréalistes. À ce contexte étouffant, ajoutons les conflits incessants entre courants féministes – le combat entre les vieilles matérialistes et l’avant-garde féministe fait notamment rage depuis des mois -, et les call out (dénonciation nominative) de plus en plus fréquents d’agresseurs, qui donnent lieu à des menaces faites aux victimes de viol par les supporters de ces mêmes agresseurs.

Centralisation, monétisation, captation de nos idées

Le temps passé à démêler tout ce merdier rend quasiment inopérante toute action féministe, en dehors des grosses opérations à hashtag qui donnent une visibilité médiatique concrète – bien que très opportuniste – à des sujets primordiaux, le féminisme étant un concept bankable quand l’actu est assez creuse et que les sites d’infos sont en mal de clics. Mais pour le reste, c’est vraiment rude. Quel temps pourrait-il bien rester à la lutte de fond quand on doit d’abord se dépêtrer des conflits internes et des menaces masculinistes ? C’est devenu compliqué.

Internet est peut-être encore un terrain de lutte militante utile, mais les réseaux sociaux et Twitter en particulier n’en font plus partie pour le moment : c’est un terrain grillé, contre-productif, insupportable de violence masculine et d’implosion intra-féministe.

Le problème de ces plateformes devenues implosives est bien sûr corrélé à la centralisation progressive d’internet. Et les faits sont là : la décentralisation initiale qui constituait l’esprit fondateur de l’outil n’est plus qu’un lointain souvenir et nous sommes devenues les otages de plateformes qui tentent de nous faire croire qu’elles « sont » internet et qu’hors de leur giron nous ne pouvons ni communiquer entre nous, ni diffuser nos idées de façon large, ni agir de quelque façon que ce soit. Ce qui est faux évidemment. C’est même l’inverse car la centralisation nous enferme en un lieu de rendez-vous obligatoire, la captation de nos productions représentant une manne financière énorme.

Une plateforme « sociale » n’est pas une ouverture au monde mais une limite quasiment physique à la diffusion des idées et des contenus, puisque pour rendre l’échange possible notre public doit venir sur cette même plateforme (et cette obligation de circonscrire échanges et contenus sur une plateforme constitue le fondement même de son business model). A contrario, plus nous décentralisons, plus nous essaimons, de façon concrète.

Débranche tout (comme France Gall)

Au final, cette fatigue militante virtuelle, faite d’un cumul de violences subies, de menaces encaissées, de conflits internes, de dégoût devant la monétisation de nos luttes et de pertes successives, a fini par s’additionner sans compensation à des lassitudes liées aux autres terrains luttes, ceux de « la vraie vie ». J’ai hélas saisi qu’internet EST aussi la vraie vie mais qu’encaisser des seaux de merde dans deux vies connexes, ça finit par faire un peu beaucoup.

Entre deux maux j’ai choisi le moindre : déconnecter momentanément des plateformes oppressantes (oui, j’ai bien dit « oppressantes » et pas « oppressives ») était possible, je l’ai donc fait. Il n’y a pas eu de miracle, aucune révélation ne m’est apparue soudainement mais j’ai progressivement retrouvé la notion du temps nécessaire à la réflexion et éventuellement à l’action. J’ai regardé par dessus mon épaule et je me suis rendu compte que certaines choses que j’ai écrites entre 2010 et 2015, et diffusées avec détermination, en me donnant la possibilité de gérer les retombées, n’auraient pu être publiées et diffusées en 2016 dans l’actuel climat virtuel.

J’imagine paisiblement tous ces trucs auxquels je n’ai pas réagi à chaud, tous ces affrontements que j’ai tenus loin de moi, toute cette énergie que je n’ai pas consacrée à prendre un coup de sang à chaque nouvelle déclaration, à chaque nouvel échange survolté, et je n’éprouve pas de regret. Tout ce que je ressens, c’est la paix bienfaisante du calme retrouvé. Je ne sais même pas ce qui me pesait le plus : les menaces des hommes où le sentiment de danger relationnel lié aux cercles féministes virtuels.

Alors je me dis que pour l’instant, les terrains de lutte les plus adéquats sont l’endroit où je vis, car les actions à mener continuent d’y être utiles et efficaces, et mes propres sites, que je vais continuer à alimenter. J’utiliserai les réseaux sociaux autrement, avec moins d’implication. Après tout, internet ne se résume pas à ces quelques plateformes commerciales, qui sont pour moi l’équivalent de toutes ces soirées que je ne fréquente pas, alors qu’il paraît que tout s’y passe.

Edit du 16/08/2016 : apparemment je ne suis pas la seule. Autre vécu, autre génération, parcours différent mais le ras-le-bol est partagé.